Il est six heures du soir, en semaine, une dizaine de voitures sont arrêtées au feu rue du Congrès, perpendiculaire à la promenade des Anglais. Une rue sombre, étroite, entourée d’immeubles bourgeois. Les cyclistes passent en toute fluidité par l’ancienne galerie automobile, traversant la double voie de la promenade de manière sécurisée. Ici, c’est le quartier du Carré d’or, touristique, commerçant, et le début de la zone piétonne du centre.

La ville de Nice est classée E selon le baromètre Vélo 2025 ; c’est ce que nous apprend la pétition lancée par Nice à Vélo, association apolitique voulant en faire une métropole cyclable. La pétition a bientôt atteint les 8000 signatures, pour tenter d’empêcher la réouverture du mini-tunnel aux véhicules.

La nouvelle municipalité a souhaité dès son arrivée adapter la circulation à la voiture, comme c’était inscrit dans son programme de campagne : « fluidifier le trafic sans opposer les modes de déplacements », pour éviter « 3 jours perdus par an et par conducteur ».

Point du programme d’Eric Ciotti – candidat UDR/RN à la mairie de Nice – Source Ciotti2026

La réouverture du tunnel de la rue du Congrès faisait partie des points clés du programme. Peu de choses à propos de la petite reine, si ce n’est la relance du service des vélos bleus, les vélos municipaux en libre-service abandonnés en 2024 au profit d’opérateurs privés, Lime et Pony.

Antonio Barros, chargé de la communication de Nice à Vélo, a rencontré la Mairie fin avril, pour amorcer le dialogue. « On ne peut pas dire que le mini-tunnel de la rue du Congrès est sauvé » indique-t-il. Mais « c’était un échange positif, les deux adjoints ont entendu nos arguments ». 25 % du trafic en moins entre 2012 et 2020 et plus de 700 passages à vélo selon le capteur proche placé sur la promenade des Anglais, voilà les éléments phares portés par l’association.

L’origine de ce point du programme de la ville de Nice est flou. La Mairie, le Palais de la Méditerranée et Indigo, le prestataire du parking pourraient en être à l’origine, craignant les embouteillages à la sortie de spectacles, lors d’événements de cette structure de divertissement.

Des solutions envisageables sont proposées par Nice à Vélo : par exemple, inviter leurs clients à choisir un autre moyen de transport, inciter les spectateurs à rester sur place pour gérer les pics de flux, agir sur les cycles de feux pour permettre d’écouler la circulation de la rue du Congrès…

Quant à la Mairie, elle ne nous a pas répondu pour le moment. Les commerçants et riverains interrogés sont eux surpris qu’on les interroge à ce sujet. La plupart s’accordent sur le manque de place pour les piétons, et les nuisances sonores du trafic. Mais à leurs yeux, la venue de la voiture et le stationnement parking restent nécessaires pour accueillir leurs clients*.

Une politique de retour à la voiture pourtant anachronique, notamment au regard du plan climat air énergie territorial 2019 – 2025 (PCAET), en cours d’étude pour 2026-2031, et qui omet aussi de prendre en compte le rapport d’Atmosud publié en octobre 2025. L’observatoire de la qualité de l’air indiquait que les valeurs limites d’émissions polluantes en Nox (monoxyde d’azote, dioxyde d’azote) et émissions de particules fines pourraient être respectés à l’horizon 2035, mais en s’engageant dans une voie de réduction du trafic routier à hauteur de 36 millions de kilomètres par an.

Le prochain conseil municipal aura lieu le 5 juin prochain, la Mairie entendra-t-elle les 7000 signataires de la pétition ?

Victor Furtuna, le 26 mai 2026


* Une idée reçue, selon le Cerema, établissement public pour la transition écologique et la cohésion des territoires, qui a analysé les déplacements des ménages : 74% des clients des commerces de centre-ville dans les grandes agglomérations s’y rendent à pied, à vélo ou en transports en commun.

 

Qui Vive est allé à la rencontre de Solène Coignard, qui a ouvert il y a quelques semaines une nouvelle herboristerie, avec sa collègue Alice Mascarell. Toutes les deux préparatrices en pharmacie, diplômées d’un DU « conseils et informations en phytothérapie et aromathérapie« , elles ont nommé Allié·e·s cette herboristerie, qui au 24 boulevard National propose des plantes et des produits naturels issus à la fois de la cueillette sauvage locale et de producteurs partenaires. Leur démarche ? Allier savoir-faire herboriste, choix rigoureux des plantes et accessibilité des produits.

 


Pouvez-vous vous présenter et nous parler d’Allié·e·s ?

Je m’appelle Solène, je suis cofondatrice d’Allié·e·s, une herboristerie ouverte il y a un mois avec Alice Mascarell, ma collègue. On a choisi d’installer Allié·e·s sur le boulevard National, à Marseille, juste en face de la rue Flégier et de la Marmite Joyeuse. Un quartier vivant, où on se sent vraiment à notre place.


Herboristerie vs pharmacie vs supermarché : quelles différences ?

Justement, parlons-en : une herboristerie, c’est quoi exactement ? Et en quoi est-ce différent d’une pharmacie ou des plantes que l’on trouve en supermarché ?

Une herboristerie, c’est un lieu où l’on trouve des plantes à visée thérapeutique, c’est-à-dire qui ont des propriétés médicinales. La grande différence avec une pharmacie, c’est que Allié·e·s vend des plantes libérées du monopole pharmaceutique. En France, il en existe 148. Chez nous, vous trouverez uniquement ces plantes en vente libre, que vous pourriez aussi croiser en magasin bio ou en supermarché. En revanche, les plantes sous monopole (comme certaines racines ou écorces) sont réservées aux pharmaciens.


Une réflexion pour un équilibre entre juste rémunération et accessibilité

Comment pensez-vous à l’accessibilité de vos produits ?

C’est un débat important. On ne vend pas nos produits “chers” : on les vend au juste au prix. Souvent même, nous les achetons en deçà du temps de travail nécessaire à la qualité que l’on obtient. Pendant des décennies, nous avons été habitués à payer des fruits, des légumes ou des plantes médicinales à des tarifs dérisoires. Mais derrière ces prix bas, il y a une réalité invisible : des producteurs sous-payés, des conditions de travail précaires, et des plantes de moindre qualité.

Quand on achète à un cueilleur local ou à une coopérative bio, on paie ce que le produit vaut vraiment : la main-d’œuvre, le temps de séchage, la traçabilité, l’éthique. Notre mélisse à 110 €/kg est un exemple frappant. Oui, c’est plus cher qu’en supermarché… mais c’est parce qu’elle est fraîche, bio, et récoltée dans le respect de l’environnement et des humains.

Le problème, c’est que cette qualité n’est pas accessible à tout le monde. On s’est donc heurtées à une question éthique : comment concilier excellence et accessibilité ?

Pour y répondre, on réfléchit à un système de tarifs échelonnés, basé sur l’auto-détermination. L’idée ? Permettre à chacun·e de payer en fonction de ses moyens, sans jugement. Par exemple, une personne en situation de précarité pourrait bénéficier d’un tarif réduit, tandis qu’une autre paierait le prix plein. L’accès aux soins par les plantes ne devrait pas être un luxe.


Un modèle économique en construction : bientôt une SCOP ?

Allié·e·s est une entreprise, mais vous semblez aussi porter une dimension sociale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

On est une entreprise, oui, mais avec une forte ambition sociale. Pour l’instant, on a dû se constituer en société parce qu’on était toutes les deux au chômage et qu’on avait déjà des activités en auto-entreprise. Mais notre objectif, c’est de basculer vers un modèle plus solidaire dès que possible, une SCOP, probablement d’ici un an, quand nos droits au chômage seront épuisés.

En attendant, on teste des solutions pour financer cette solidarité. Par exemple, on collabore avec La Cloche, une association marseillaise qui a mis en place un système de “boîte à dons” et de “produits suspendus”. Concrètement, des tisanes et huiles essentielles sont offertes aux personnes qui en ont besoin, sur simple demande. Un espace d’accueil est proposé : verre d’eau, tisane en libre-service, prises pour recharger son téléphone, toilettes… Un lieu ouvert à tou·te·s, surtout aux personnes sans-abri ou en situation de précarité.

On réfléchit aussi à un modèle économique hybride, où une partie des bénéfices financerait des actions solidaires. Mais pour l’instant, on n’a pas encore trouvé la formule idéale, on est en phase de test et d’ajustement.


La phytothérapie : un retour aux sources… sans attendre la maladie

La phytothérapie est le terme qui englobe l’usage des plantes à des fins thérapeutiques. À quel moment de notre vie devrions-nous nous y intéresser ?

Dès maintenant ! L’utilisation des plantes pour se soigner ou simplement pour prendre soin de soi, c’est une pratique millénaire. Pendant des siècles, les humains ont utilisé les plantes au quotidien : pour se réveiller (café, thé), digérer (menthe, mélisse), se détendre (camomille, tilleul)… Ce n’est pas réservé aux moments de crise.

Aujourd’hui, on a un peu oublié ces savoirs, à cause de l’essor de la médecine allopathique. Mais les plantes sont toujours là, et elles peuvent nous accompagner à chaque étape de la journée. Le matin : une infusion de romarin pour stimuler la mémoire, ou de gingembre pour booster l’énergie. Après le repas : une tisane à la mélisse ou à la camomille pour faciliter la digestion. Le soir : une infusion de passiflore ou de lavande pour décompresser.

Il ne faut pas attendre d’être malade pour se tourner vers les plantes. Elles font partie de notre quotidien, et leur usage peut être préventif, curatif, ou simplement de bien-être. Bien sûr, elles ne remplacent pas un avis médical en cas de pathologie grave, mais elles offrent une alternative douce et naturelle pour beaucoup de maux du quotidien.


Herboristeries indépendantes : une communauté en résistance

Comment les herboristeries indépendantes comme Allié·e·s s’entraident-elles face à un système qui ne reconnaît pas leur métier ?

C’est un vrai défi, mais aussi une belle aventure collective ! Il y a plusieurs associations et syndicats qui œuvrent pour redonner ses lettres de noblesse à l’herboristerie, comme l’Association des Herboristeries de France ou la Guilde des Praticien·ne·s en Herboristerie (dont fait partie ma collègue Alice).

Ces structures sont portées par des pionnières, souvent des femmes, qui ont monté leur herboristerie ces dix dernières années. Leur travail est double : politique et administratif. Elles bataillent pour faire reconnaître l’herboristerie comme un métier, malgré l’absence de diplôme officiel. C’est un peu comme reconstruire une profession à partir de savoirs empiriques, transmis de génération en génération. Il y a un aspect pédagogique aussi : elles répertorient les connaissances traditionnelles, organisent des formations, et partagent des outils pour redonner confiance aux gens dans l’usage des plantes.

Allié·e·s fait partie de ces réseaux, et c’est précieux. Par exemple, le Syndicat Simples (qui promeut les plantes sauvages et la cueillette responsable) ou les syndicats de cueilleurs·euses sont des alliés pour défendre une herboristerie éthique, locale et durable.


Un élan collectif : colloques et reconnaissance du métier

Vous parliez de réseaux qui s’organisent. Y a-t-il des initiatives récentes qui vous inspirent ?

Absolument ! Il y a un réel mouvement autour de l’herboristerie, et c’est très encourageant. Récemment, des militant·e·s ont organisé un colloque à Nyons, réunissant 200 à 300 personnes : paysans herboristes, pharmaciens, médecins, préparateurs en pharmacie, et praticien·ne·s en phytothérapie. Un vrai moment d’échange sur les pratiques respectives, qui nous a beaucoup inspirées.

Ce colloque a aussi été l’occasion de rencontrer des productrices avec qui on travaille aujourd’hui. Et surtout, ça a confirmé une chose : on est plus forts ensemble. Ce n’est pas un métier qu’on peut exercer seul·e. Il y a des groupes de travail qui collaborent même avec des sénateur·rice·s pour réhabiliter cette discipline.

Un exemple concret ? Grâce au travail de Thierry Thévenin (paysan herboriste militant) et d’autres passionné·e·s, le métier de paysan herboriste a enfin obtenu une reconnaissance RNCP (reconnaissance du diplôme) il y a un an. C’est une avancée majeure !


La résignation ? Une plante peut aider !

Dans Qui Vive, on essaye de lutter contre la résignation pour donner aux gens l’envie d’agir, que ce soit au niveau individuel ou collectif. Est-ce que tu as une plante à nous conseiller contre la résignation ?

Ah, la résignation… une plante pour redonner du courage ? Il y en a tellement ! Tout dépend de ce qui nous touche. Moi, j’aime beaucoup la mélisse : elle agit à la fois sur le ventre et sur le cerveau, c’est une plante apaisante qui peut aider en cas d’anxiété.

Sinon, le basilic sacré (tulsi) est une autre option. C’est une plante adaptogène, qui aide le corps à s’adapter au stress. Et puis, la camomille romaine ! Hyper aromatique, elle contient des esters qui calment le système nerveux.

Propos recueillis le 11 avril 2026


Herboristerie Allié·e·s : 24 Boulevard National, 13001 Marseille.

Ateliers et conseils : Renseignez-vous en magasin pour découvrir leurs animations.

Livres recommandés :

  • Le Guide de l’herboriste de Christophe Bernard
  • Les Simples de François Couplan (pour la cueillette sauvage).
  • Le Génie des plantes sauvages de François Couplan
  • Plaidoyer pour l’herboristerie de Thierry Thévenin

L’intérieur de l’herboristerie © Nicolas Delcros

Alice et Solène © Marie Fantozzi

 

À la Cité des arts de la rue, une initiative portée par les Ateliers Sud Side et le lycée La Floride mêle création, écologie et transmission. Des pièces de camions vouées à la casse retrouvent sens, transformées en une œuvre collective.

Entre création, réemploi et transmission

Depuis novembre 2025, les élèves du micro-lycée La Floride travaillent aux côtés des artistes des ateliers Sud Side pour donner une seconde vie à des pièces mécaniques. Leur objectif : faire de ce projet leur chef-d’œuvre de CAP. Pendant plusieurs mois, les jeunes se sont fortement investis pour concevoir une sculpture à partir de pièces hors d’usage. Si l’exercice peut sembler cocasse, voire inattendu, les ateliers n’en sont pas à leur coup d’essai. Spécialisée dans la conception et la fabrication de structures scéniques principalement pour le spectacle vivant depuis plus de 30 ans, l’association Sud Side ne se contente pas seulement de créer. Elle développe aussi un grand volet de transmission des savoir-faire à travers diverses actions menées avec différents publics : centres sociaux et établissements scolaires. Avec le micro-lycée de La Floride qui accueille des jeunes âgés de 16 à 25 ans ayant interrompu leurs études, l’idée était simple : réemployer plutôt que jeter. Dans les ateliers de mécanique du lycée, certaines pièces ne pouvaient plus être utilisées en l’état. « On s’est dit : on a plein de pièces dans l’établissement, on va essayer d’en faire quelque chose », explique un encadrant. Ici, des moteurs et fragments mécaniques trouvent donc une seconde vie. Raphaël, chargé de l’action culturelle de Sud Side, préfère parler de « détournement » : une manière de valoriser l’existant sans consommer davantage. « Même si un jour ce n’est plus utile, ça pourra toujours servir à quelque chose. Ça ne sert à rien de tout jeter, ça ne sert à rien de gaspiller », confie un élève.

L’école autrement

Au-delà de l’apprentissage technique, le projet vise aussi à développer des compétences psychosociales : travail en équipe, conduite de projet, appropriation des codes du monde professionnel. « À la base, je n’aimais pas l’école, j’étais en décrochage. Mais quand je suis revenu en micro-lycée, avec des emplois du temps adaptés et moins d’heures de cours, et que tous les mardis après-midi on vient à Sud Side, on ne peut pas en avoir marre », confie un élève. Dans cet environnement ouvert et collaboratif, les apprentissages prennent une autre forme. Aux côtés des enseignants, des intervenants et de Patrick, bénévole retraité après une carrière chez Renault, les élèves expérimentent, manipulent, créent, acquérant à la fois un savoir-faire et une manière d’être au travail. Au-delà de la sculpture réalisée, c’est une autre vision de l’école qui se dessine : un espace où l’on apprend en faisant, où la culture devient un terrain d’expérimentation, et où chaque pièce, même usée, peut encore trouver sa place. Lors de la dernière séance le 24 avril, les élèves ont pu restituer leur chef-d’œuvre devant leurs proches, l’occasion de présenter le fruit de plusieurs mois de travail avec fierté !

On les écoute nous en parler avec enthousiasme dans ce court podcast.

Carla Lorang, le 13 mai 2026

Atelier art et mécanique chez Sud Side avec les élèves du micro-lycée La Floride © Carla Lorang

A Nice, le 1er mai 2026, Qui Vive a interviewé les manifestants azuréen.ne.s. Un peu moins de 1000 personnes étaient présent.e.s dans le cortège. Partant du Théâtre de Verdure, en passant par la Promenade des Anglais, le défilé s’est rendu jusqu’à la place Garibaldi.

Parmi les revendications, beaucoup étaient attachés au symbole de cette fête internationale des travailleuses et des travailleurs. Les dernières tentatives du gouvernement pour autoriser le travail pendant ce jour férié ont fait réagir.

Peu de pancartes faisaient référence à l’écologie, mais Qui Vive a posé cette question : est-ce qu’écologie et travail sont compatibles ?

Bonne écoute,

Un podcast réalisé par Victor Furtuna, le 12 mai 2026

 

 

L’enthousiasme des membres de la LPO est très communicatif. « Il y a eu des réintroductions ailleurs dans la région, mais sur ce site, ils sont revenus spontanément ! C’est historique ! »

Des cyclistes en sueur, après une belle montée en haut des gorges de la Nesque, se groupent devant les longues-vues pré-réglées pour observer les oiseaux. Le cadre est somptueux : des falaises de calcaire blanc, le vert vif des arbres… « Oh, regardez, le mâle arrive pour nourrir les petits ! » s’exclame un bénévole, vite rejoint par une grappe de novices en ornithologie, émerveillés. « Il fait presque 3 mètres d’envergure », révèle le spécialiste, tandis qu’ils retiennent leur souffle devant son vol silencieux.

Stand LPO rocher du Cire 3 mai 2026 © G.C.

 

Les vautours fauves mâles et femelles couvent en alternance leurs œufs, puis après l’éclosion se relaient pour réchauffer et alimenter les poussins. Ces rapaces planeurs profitent des courants d’air ascendants pour repérer les cadavres dont ils se nourrissent. Essentiellement des ongulés, nombreux sur ce territoire relativement sauvage. La réapparition des loups, depuis 2009, qui abandonnent les carcasses de leurs proies après avoir fait ripaille, n’est sans doute pas étrangère au retour des vautours, après un siècle d’absence. On le doit aussi au succès des programmes de réintroduction, dans les proches Baronnies, ou le Verdon : les colonies grossissent sur un site propice jusqu’à atteindre la limite des ressources alimentaires disponibles, puis des couples s’en vont trouver un autre lieu pour faire souche. Sur le rocher du Cire, il y a encore de la place ; plus tard, qui sait où l’espèce se déplacera, si elle poursuit son redéploiement ?

Vue des falaises des gorges de la Nesque © G.C.

 

S’émerveiller, mais de loin

Car les falaises appropriées ne sont pas si nombreuses. Et quand elles existent, encore faut-il que l’être humain laisse de la place aux animaux sauvages. Le vautour est une espèce vulnérable, protégée par la loi en France et en Europe. Comme tous les charognards, ces animaux ont un rôle très important dans les écosystèmes : en éliminant rapidement les carcasses, ils limitent la propagation des maladies et facilitent le retour des nutriments dans le sol. Malheureusement, il arrive que certains les empoisonnent, comme cela a été le cas récemment dans l’Aude.

Mais, même involontairement, on peut leur nuire. La LPO sensibilise les grimpeurs pour que certaines voies d’escalade soient évitées entre janvier et août : « un seul passage peut provoquer la perturbation du couveur et peut conduire à un échec de la nidification par l’abandon du nid, entraînant la destruction de l’œuf ou la mort du poussin ».

D’autres nuisances sont encore pire. Dans les gorges de la Nesque, Nicolas Ughetto, photographe animalier de Sault, le village voisin, a pris le temps de recenser les passages d’hélicoptères et avions : durant quatre jours consécutifs, en janvier 2023, il a dénombré neuf appareils qui ont volé « au dessus et même au dessous des nids de vautours », perturbant la parade nuptiale, essentielle à la reproduction de l’espèce.

Pour les laisser tranquille, il est important de rester à distance, et le plus discret possible. Les sentiers et points de vue aménagés ne manquent pas. Surtout, pas de drone, très intrusif : à l’œil nu ou avec une simple paire de jumelles, il est déjà largement possible d’en prendre plein la vue. D’autant que le vautour fauve n’est pas la seule espèce à observer : avec un peu d’expérience, on peut distinguer des gypaètes barbus, aigles royaux, circaètes Jean-le-Blanc, et même le très rare vautour percnoptère.

Gaëlle Cloarec, le 6 mai 2026

RDV du Parc – Rocher du Cire, 3 mai 2026 © LPO Paca Ventoux

Pour quoi êtes-vous aujourd’hui sur les quais du Vieux-Port ?

Hier, c’était la journée internationale des animaux de laboratoire.

Il faut savoir qu’à côté de Marseille, à Rousset, le CNRS a le projet de tripler son élevage de primates, pour envoyer plus de singes dans les laboratoires français, alors que les directives européennes vont dans le sens contraire. Nous voulons alerter la population car ce sont des êtres hautement cognitifs, sensibles, avec de l’empathie. Nous avons du mal à obtenir des informations sur les souffrances auxquelles ils sont exposés. Contre le CNRS et l’université d’Aix-Marseille, nous nous sommes battus pendant trois ans pour avoir les documents liés aux primates détenus dans les laboratoires. On a eu gain de cause en fin d’année, mais voilà, il a fallu lutter trois ans contre cette opacité, alors que ce sont des éléments censés être publics, que n’importe quel citoyen ou citoyenne peut demander.

L’opinion publique se préoccupe de plus en plus du bien-être animal.

Oui, on s’aperçoit que quand on donne accès à ces informations aux gens, ils ne veulent plus de cette recherche-là, ils veulent une recherche qui soit tournée vers l’avenir, sans dépendance à la souffrance animale, plus pertinente pour l’humain.

Lundi, nos homologues australiens nous ont adressé des images inédites d’un lanceur d’alerte qui a compilé dix ans d’expériences dans les laboratoires britanniques, jusqu’en 2025. Elles montrent que derrière ces fameuses règles des trois R, sous lesquelles ils se cachent pour prétendre garantir du bien-être, il y a toujours des souffrances et des traumatismes pour les animaux.

[ NDLR : 3R pour « Remplacer, Réduire, Raffiner », principe autour duquel s’articule la réglementation européenne en matière de protection des animaux destinés à des fins scientifiques. Remplacer l’expérimentation animale par d’autres méthodes dès que cela est possible ; à défaut, réduire le nombre d’animaux utilisés et raffiner les procédures, c’est-à-dire optimiser les méthodologies employées pour diminuer la douleur animale. ]

 

Banderole de One Voice, le 25 avril 2026 à Marseille © Gaëlle Cloarec

Qu’en est-il de la France ?

Malheureusement la France est numéro 1 en Europe. On reste le pays le plus grand expérimentateur sur plein d’espèces différentes : plus de deux millions d’animaux ont subi des expérimentations. Dans notre bilan 2024, sur les primates, un chiffre colossal : 2897 expérimentations, ce qui est vraiment la honte. Pour les chiens, on en dénombre 3342.

Quand on en parle aux gens sur les quais, ils ont les larmes aux yeux. Ils se sentent vraiment trahis, parce que beaucoup ne savaient même pas qu’il y avait un tel site à Rousset, qui existe depuis 1978.

Ils sont sidérés d’apprendre qu’il y a encore énormément d’animaux qui souffrent dans les labos.

Vous savez à quoi servent les expériences qui sont menées dans ces laboratoires ?

Alors, à Rousset, le business est de vendre les singes aux laboratoires.

Donc, il peut y avoir des labos sur de la recherche fondamentale ; d’autres vont les utiliser pour tester des médicaments, ou se soumettre à des réglementations européennes pour des substances chimiques.

D’où proviennent les animaux ?

Alors, cela va dépendre des espèces. Nous, à One Voice, on se bat depuis des années contre deux élevages de chiens de laboratoires, dans l’Allier et l’Yonne. Les primates, pour beaucoup, viennent de l’île Maurice, un peu d’Asie aussi.

Nous avons mené des enquêtes en 2023 sur les élevages de macaques à longue queue à Maurice, et sur les sept sites qu’on a réussi à infiltrer, tous sont complètement dans l’illégalité sur de nombreuses pratiques. Ils ne sont pas censés capturer des animaux dans la nature, mais entretenir des colonies d’élevage ; dans la réalité, ils sont régulièrement prélevés dans la forêt ; il n’y a rien qui va. Ils sont maltraités, traumatisés, dans des conditions indignes. Certains meurent ou sont tués parce qu’ils sont malades de la tuberculose, d’autres se font arracher les doigts parce qu’ils s’accrochent aux cages. Ils savent ce qui va leur arriver, ils sont tellement intelligents. On a des images vraiment, vraiment choquantes.

On continue à se battre avec nos partenaires à Maurice, Action for primates, Progress Science Mauritius et Monkey Massacre, pour faire connaître la vérité. Parce que continuer à utiliser ces animaux dans les laboratoires entretient tout un trafic.

Ce qui est d’autant plus indigne, c’est que non seulement il y a de la souffrance animale, mais aussi de la souffrance sociale. À Maurice, une grande partie de la population est précaire. Travailler sur ces sites leur donne soi-disant accès à un métier, mais ce sont des métiers qui déshumanisent. On retrouve à peu près la même chose ici, dans les abattoirs. Donc il y a toute une chaîne de manquements aux valeurs éthiques, non seulement animales, mais humaines, à dénoncer.

Vous avez suivi ce dossier depuis 2023 ?

On essaye de suivre quand on peut, avec nos partenaires sur place et d’autres partenaires européens et internationaux. C’est comme cela que nous avions réussi à faire arrêter les transports de primates par Air France, avec un grand travail de collaboration, en suivant les avions et les compagnies aériennes. Mais c’est de plus en plus difficile. En raison des sous-traitances qui se multiplient, on a très peu de traçabilité, c’est un vrai travail de fourmi qui prend un peu plus de temps que les années précédentes.

Je reviens sur la campagne du jour, voulez-vous nous dire comment les citoyens peuvent se mobiliser pour vous aider ?

Bien sûr, il y a plein de moyens de nous aider. Déjà, signer la pétition, ce qui permet d’acter son opposition au projet, parce qu’on n’a pas d’autres moyens démocratiques pour le montrer. Nous, on réalise des sondages d’opinion, mais apparemment, cela ne suffit pas à nos décideurs pour prendre en considération nos attentes. Le dernier montrait que 3 Français sur 4 veulent la fin de l’expérimentation animale.

On a suivi de près la concertation dédiée au projet de Rousset : 93 % des avis déposés sur la plateforme y étaient défavorables, avec des questionnements sur ses fondements éthiques.

Dans l’opinion publique, un grand virage s’opère, mais il n’est pas encore assez visible. Mon message est : partagez nos publications sur les réseaux sociaux, suivez-nous. Ce sont de petites choses, mais cela fonctionne ! Dernièrement, après notre campagne pour l’hippopotame Jumbo, enfermé depuis 30 ans dans un cirque, on a réussi à faire bouger le ministre Mathieu Lefèvre. La puissance des réseaux sociaux est vraiment sous-estimée, n’hésitez pas à impliquer les gens, à les taguer.

On est très présents sur Instagram comme sur plein de réseaux : les prochains événements y seront indiqués pour Rousset. Donc si certains veulent venir nous aider à tracter, on est toujours en recherche de référents locaux, que ce soit sur Marseille ou ailleurs en PACA. Il y a toujours besoin de prêter main forte sur les actions qu’on mène sur le terrain.

Faire des dons, devenir adhérent est aussi bienvenu, parce que malheureusement, le nerf de la guerre, ce sont les finances. Si l’on veut être pris en compte sur le terrain médiatique, politique, on a besoin d’être de plus en plus visibles.

Claire Dulière, chargée de campagne expérimentation animale à One Voice © Gaëlle Cloarec

À propos d’argent, qui finance le site de Rousset ?

Sur le site actuel, c’est le CNRS. La perspective d’agrandissement, de ce qu’on a compris pendant la concertation, répond à une demande de plein d’instituts différents, très gourmands en primates, comme l’Institut Pasteur, le CEA, l’INSERM. Le site de Rousset était le plus facile à agrandir pour ce projet de Centre national de primatologie.

La dépense est quand même de 30 millions d’euros d’argent public, via le dispositif France 2030. Comment se fait-il qu’un projet à ce point détourné de l’avenir reçoive des subventions, alors qu’en parallèle, France 2030 va financer des projets de recherche sur des méthodes d’expérimentation non animale ? Il y a une dissonance complète.

Ensuite, annuellement, le CNRS va mettre la main à la poche pour tout l’entretien, ce qui pourrait atteindre 80 millions d’euros au bout de 10 ans pour ce projet. Ce qu’on a soulevé pendant la concertation, c’est qu’ils laissent entrouverte la porte à de potentiels clients privés. Cela veut dire utiliser de l’argent public, surfer sur la souffrance animale, et en plus potentiellement aboutir à un usage lucratif pour ceux qui vont se manifester.

Dans ses documents sur le projet, le CNRS explique avoir conscience de devoir considérer les primates comme des êtres sensibles, mais revendique qu’il lui est toutefois indispensable de continuer les expériences animales pour la recherche biomédicale.

Ce projet est bancal du début à la fin. C’est un non-sens total pour la recherche, qui peut se passer d’expérimentation sur le corps animal, y compris pour la résilience de la France en termes de solutions médicales. Il y a plein d’autres possibilités bien plus éthiques, et bien plus pertinentes pour les humains.

Je vous le disais plus haut, les dernières statistiques montrent qu’en France, 2 millions d’animaux ont été déclarés utilisés dans les laboratoires : on pourrait drastiquement réduire ce chiffre. Notre coalition Cruelty Free International liste 10 tests déjà connus et approuvés, qui pourraient réduire le nombre d’animaux de laboratoire par milliers. Commençons déjà par ça. Et ensuite, ce qu’il faut, c’est surtout financer le développement d’alternatives. Il y a quelques projets lancés en France, mais quand on voit les sommes allouées… par rapport à des pays comme les Pays-Bas, on n’est même pas à un quart de leur budget.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 25 avril 2026


Pour aller plus loin :

Bilan de la concertation, rapport de Matthias Bourrissoux pour la Commission nationale du débat public, le 16 décembre 2025

Réponse du CNRS aux questions soulevées lors de la première phase de concertation sur le projet de Centre national de primatologie à Rousset, le 17 février 2026.

Dans ce podcast, nous mettons en lumière Wildproject, une maison d’édition indépendante basée à Marseille, qui explore l’écologie de la manière la plus complète possible.

À travers ses différentes collections, la maison donne accès à des pensées écologiques variées : écologie politique, écoféminisme, écologie décoloniale ou encore réflexion sur nos manières d’habiter la Terre. Son objectif est aussi de rendre ces idées accessibles et de participer à la construction d’une culture écologique plus profonde.

Au côté de Georgia Froman, co-éditrice de la maison d’édition, le podcast parcourt ce que propose Wildproject.

Célia Horvath, le 24 avril 2026

 

Georgia Froman, co-éditrice de Wildproject, devant la librairie © Célia Horvath

 

 

« Leurs » loups, « vos » loups, « nos » loups

Le nombre de personnes qui se sentent concernées par le retour du loup en France, depuis sa réapparition dans le Mercantour en 1992, est considérable. Le plus souvent, d’ailleurs, sans l’avoir jamais vu. Le sociologue Antoine Doré est allé à leur recherche « dans les vallées perdues des Hautes-Alpes et le grand dédale de la bureaucratie, dans les laboratoires d’analyses génétiques et les épais volumes juridiques, dans les cabanes pastorales et sous les lustres des fastueuses salles de réception des préfectures, derrières les barricades ou aux archives départementales,… ».

Son retour ne se fait pas sans heurts : le loup est un catalyseur d’enthousiasmes et d’antagonismes virulents. Ce grand prédateur, aussi bénéfique soit-il pour les écosystèmes, dont il assainit les réseaux trophiques, bouscule les intérêts humains, d’autant que l’animal est culturellement chargé d’une symbolique puissante, ancrée dans le temps long. Les bergers souffrent de ses razzias sanglantes dans leurs troupeaux, les chasseurs peuvent voir en lui un rival, les pouvoirs publics suivent une ligne sinueuse entre pro et anti-loups.

L’animal brouille les frontières entre le sauvage et le domestique. Il ne devrait pas s’approcher autant des humains, un comportement qui n’est « pas naturel », clament certains ; tandis que pour d’autres, nous sommes responsables de le tenter avec des moutons abêtis par des millénaires de sélection génétique.


Pourquoi un livre de sciences sociales ?

Les crises environnementales s’aggravent, le changement climatique s’accélère. Les politiques se font confuses, durcissent. Les lignes de failles dans la population française, notamment entre habitants des métropoles et ruraux, défenseurs de la nature, traditionalistes et partisans du business as usual, s’étendent. Peut-être que dans dix, quinze ou vingt ans, les loups auront à nouveau disparu du paysage. Peut-être au contraire, auront-ils fait leur place, si les êtres humains décident de laisser de l’espace au monde sauvage. Notre civilisation est à la croisée des chemins, dans un moment critique, anxiogène, mais aussi excitant, où tout semble possible.

Antoine Doré estime que les sciences sociales peuvent jouer un rôle important pour mieux comprendre les différents points de vue, et au delà, tirer des enseignements des tensions elles-mêmes. Raison pour laquelle il a publié fin 2025 Politiques du loup, aux Presses Universitaires de France. « Comme l’ont démontré depuis longtemps Georg Simmel et de nombreux sociologues et anthropologues par la suite, le conflit n’est pas toujours synonyme de chaos. Il est au contraire un facteur important de cohésion sociale. C’est en particulier au gré de nos querelles, discordes, désaccords, etc., que nous apprenons collectivement à vivre ensemble et que nous faisons société entre humains. »

C’est par le conflit, avance-t-il aussi, que nous apprenons également à composer avec les non-humains pour trouver les voies possibles d’une cohabitation plus vivable pour tous : loups, moutons, éleveurs, naturalistes, chiens de protection, promeneurs, chasseurs, chamois, chevreuils et tant d’autres. Cela représente, pour lui, une bonne occasion « d’apprentissages collectifs et d’ajustements réciproques ».


Histoire et géographie

Un point délicat après l’autre sont abordés posément, dans les pages très denses de ce livre. L’auteur commence par poser des jalons temporels, un contexte historique, embrassant les différentes modalités relationnelles entre populations humaines et lupines à travers différentes périodes et aires culturelles. Sous l’Ancien Régime, après la Révolution française… L’occasion d’apprendre, par exemple, que malgré la démocratisation de la chasse, au XIXe siècle l’organisation de l’extermination des loups constitue « un exercice délicat pour les autorités, prises en tensions entre une aristocratie relictuelle et un peuple frondeur qui fait craindre le retour d’épisodes de violence révolutionnaire ». Le pouvoir craint bien plus les soulèvements populaires que les loups, et interdit l’usage des armes aux paysans indociles de certaines régions.

Antoine Doré donne aussi un aperçu des pratiques dans les pays de l’Est, où ils ont pu prospérer : alors que l’espèce y est chassée sans relâche jusqu’à la Première Guerre mondiale, sous l’influence de l’URSS, les « changements structurels, tels que les réformes foncières visant à mettre fin à la propriété privée des terres, conduisent à un net recul des efforts de contrôle des prédateurs ».

En avançant dans l’ouvrage, le lecteur comprend mieux comment, d’animal effrayant, « légitimement » pourchassé, le loup a pu voir son image basculer plutôt positivement dans l’imaginaire contemporain. Un processus qui s’est opéré « à l’interface trouble et controversée des sciences et des fictions », entre études naturalistes, films animaliers, œuvres de Disney, articles de National Geographic… Une nouvelle culture du loup est née, au moment où l’espèce avait quasiment disparu des paysages occidentaux. Quand elle a réapparu en France, chasseurs et éleveurs étaient passés, dans une partie de l’opinion, du statut de « fer de lance d’une civilisation bientôt débarrassée des bêtes nuisibles » à celui de « figures arriérées de destructeurs de la nature ».


Une « carrière politique retentissante »

Nulle intention de caricature dans la description de ces tendances, bien au contraire. Le sociologue a veillé à « adopter une posture distanciée en suspendant autant que possible jugements moraux et prises de position politiques, afin de mettre en lumière la complexité des processus sociaux, que des débats généralement polarisés finissent par masquer ».

Mais il prend autant de soin à faire le récit très enlevé de la première réapparition du loup dans le Mercantour (étape par étape, car tous les enjeux étaient déjà en germe), que lorsqu’il décrit les changements juridiques, les mesures de protection des troupeaux, les protocoles scientifiques qui ont progressivement découlé de ce retour.

Il montre la même application à étudier les rumeurs persistantes (d’après lesquelles il ne serait pas revenu spontanément par l’Italie, d’où il n’a jamais disparu, mais aurait été réintroduit), ou les émotions intenses provoquées par l’animal, tant du côté des « lycophiles » que des « lycophobes ».

Prendre au sérieux ces affects forts, comme des éléments significatifs, éclaire la « carrière politique retentissante » du loup, au sens où il fait indéniablement bouger les lignes de notre société. Y compris en tant qu’« opérateur territorial », puisqu’il parvient même à influencer la façon dont les humains occupent l’espace ! L’importante couverture médiatique dont il bénéficie est à la mesure des réactions qu’il provoque.


Des relations à la nature en mouvement

Et ces affects interviennent à tous les niveaux. Notamment dans le monde scientifique, qui pourtant s’efforce souvent de les tenir à distance, en visant l’objectivité. Les progrès techniques considérables permettant d’affiner le suivi de l’animal sans s’en approcher (caméras nocturnes, puces électroniques, prélèvements biologiques…), pourraient distancier les chercheurs de leur objet d’étude en l’objectivant. Le sociologue constate qu’il n’en est rien, « l’attachement affectif et moral » perdure.

A contrario, certains bergers qui subissent les attaques du prédateur sur leurs troupeaux décrivent des expériences de stress intense, épuisement, perte de sens, rage et angoisse. Par ailleurs, des éleveurs qui se retrouvent au tribunal, suite à une attaque de leurs patous sur des randonneurs, peuvent éprouver de la colère contre l’État, en considérant qu’ils sont sanctionnés alors qu’ils n’ont fait qu’appliquer ses préconisations sur la protection des troupeaux. Ils dénoncent les sports de loisir, qui seraient priorisés en montagne au détriment de leur activité pastorale. Tandis que les militants écologistes pointent le manque d’analyse systémique du monde agricole, l’économie étant bien plus coupable de la fragilisation de l’élevage extensif, à leurs yeux, que le loup.

À l’appui de leurs visions du monde, les divers acteurs ont opéré une spectaculaire montée en compétences depuis sa réapparition il y a 34 ans. Bataille de chiffres, communication musclée… France Nature Environnement estime que 46 000 moutons sont tués ou perdus dans les Alpes chaque année, pertes dont un faible pourcentage est dû au loup. Mais les tenants de la théorie de la réintroduction ont aussi mené de grosses enquêtes, écrit Antoine Doré, en cherchant à exploiter les incertitudes scientifiques. Certains collectifs agricoles empruntent les codes de l’association L214, qui dénonce les conditions d’abattage industriel en diffusant des images d’animaux d’élevage ensanglantés : ils font de même avec des brebis égorgées par le prédateur, pour choquer l’opinion. Dans la même veine, on se rappelle avoir vu une vidéo d’avertissement délibérément agressive, publiée sur YouTube par des chasseurs hauts-alpins armés et cagoulés.


Une « guerre de représentations »

Dans chaque camp, Antoine Doré repère que l’adversaire est accusé d’entretenir une représentation fausse du canidé. « Nous », considérés comme raisonnables, contre « eux », croyants, accusés de le fétichiser ou au contraire d’en faire un bouc émissaire. L’État est omniprésent dans ce dossier ; c’est notamment lui qui détermine les « niveaux de prédation acceptables » et le nombre de loups pouvant être abattus chaque année.

Cependant, du fait des tensions entre le ministère de l’Agriculture et celui de l’Environnement, il apparaît comme une « entité fragmentée ». Le Groupe National Loup, instance copilotée par les deux ministères, réunit représentants du monde agricole, associations de protection de la nature, parcs nationaux, élus et scientifiques. Cela présente l’intérêt de « maintenir des contacts réguliers entre groupes d’intérêt très divergents »… mais ne satisfait pas grand monde.

Le loup met notre société face à des questions de fond, au moment où la 6e extinction de masse des espèces s’accélère. Il relance les débats sur la nature « ordinaire » contre la nature « emblématique ». Envisager de la « laisser faire », en allégeant l’impact de nos modes de vie, extrêmement envahissants, est une démarche très interventionniste, souligne le sociologue : pour qu’une espèce comme le loup prospère dans les écosystèmes européens, il faut agir sur la réglementation afin de garantir le relâchement de la pression anthropique.

Aussi il consacre de longues pages à l’imbroglio dû au flou juridique longtemps entretenu sur son « état favorable de conservation », qui doit être maintenu selon la Convention de Berne, malgré un abaissement de son statut de « strictement protégé » à « protégé ».

D’ailleurs, depuis la publication de Politiques du loup (septembre 2025), les choses ont encore bougé : comme le détaille Arie Trouwborst, spécialiste du droit international de la protection de la nature, la cour de justice de l’Union Européenne a clarifié des points importants à ce sujet. Notamment, que la conservation des espèces protégées ne vise pas (seulement) à sauver des populations de l’extinction, mais à favoriser une nature florissante, où chaque espèce a la possibilité de remplir pleinement sa fonction écologique. Une « norme minimale, qui ne peut être abaissée ni compromise pour des raisons économiques, sociales ou culturelles », valable pour les loups, mais aussi les castors, ours ou bisons.


Trajectoires non tracées

Côté loups, côtoyer l’humanité semble aussi faire réagir. Des différences individuelles sont relevées au cours des entretiens menés par le sociologue : les observateurs témoignent de tempéraments « plus ou moins peureux, curieux, discrets, téméraires, malins ». Leurs étonnantes facultés d’adaptation, leur capacité à transmettre ce qui s’apparente à des savoirs-faire, voire carrément des cultures de meutes, a déjà été documentée. Les prédateurs du vieux continent européen, massivement anthropisé, développent d’autres stratégies que ceux des Amériques, qui bénéficient d’amples territoires encore relativement préservés de l’influence humaine.

« Avec les loups, écrit Antoine Doré, on réalise que loin de s’effacer et de s’appauvrir, les relations à la nature se ramifient considérablement dans nos sociétés. (…) De plus en plus de personnes accèdent aux vivants sauvages et se coordonnent sur les manière de cohabiter avec. » Et de préciser : contre-intuitivement, « plus les animaux sont invisibles et récalcitrants, plus ces chaînes sont proliférantes, denses et étendues ». C’est bien pourquoi nul ne rivalise avec ces insaisissables et rusés canidés, au mode de dissémination spectaculaire. Des « bêtes faiseuses d’histoires », commente-t-il avec humour.

La suppression de tout conflit autour du loup est illusoire, conclut l’auteur, et nous l’avons vu en introduction de cet article, serait-elle seulement souhaitable ? Mais il peut, nous assure-t-il, être l’occasion d’opérer « un travail collectif et souvent invisible de mise en cohérence qui doit constamment être répété ou réinventé ». Un travail vivant sur le vivant, en somme*.

Gaëlle Cloarec, le 9 avril 2026

* Comme peuvent le faire des associations comme Ferus, en mettant en place, par exemple, des programmes de soutien au pastoralisme en zones à loups, avec des bénévoles prêts à aider les éleveurs à la surveillance des troupeaux.

À lire :

Politiques du loup
Antoine Doré
PUF, 24 €

Et aussi :
Revue L’Alpe n°112 / premier trimestre 2026 / Domestique ou sauvage : l’animal

Cet article est publié conjointement sur notre site et sur celui de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, qui porte un projet de libre évolution sur un vaste territoire transfrontalier en Europe. La présence d’un grand prédateur tel que le loup est essentielle et déterminante dans les écosystèmes forestiers.

Le 3 avril, le Conseil d’État a rendu sa décision : l’ensemble des travaux prévus pour les JO d’hiver 2030, complexes omnisports, tremplins, patinoires etc…, « n’a pas à faire l’objet d’un débat public ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il retourne ?

En droit de l’environnement, il y a une notion juridique importante, celle de projet. Elle implique que lorsqu’un projet va impacter l’environnement, il faut respecter différentes conditions, différentes formalités, notamment une participation du public. Le tribunal administratif de Marseille nous avait suivi sur ce point de savoir si les Jeux, et si les infrastructures à construire pour eux, constituaient en soi un projet. Mais le Conseil d’État a considéré que tel n’était pas le cas.

Il a retenu que les infrastructures, après les jeux, auraient chacune leur propre vie, et ne seraient plus exploitées ensemble. Il estime que la deuxième vie de ces infrastructures fait obstacle à ce qu’elles soient considérées comme un projet, alors même que la première vie de ces infrastructures serait de participer à l’organisation et à l’accueil des JO.

Est-ce que cela fait sauter tout espoir de pouvoir obtenir une consultation de la population ?

C’est peut-être un peu plus complexe que ça. Je crois que ce qu’on peut dire, c’est que ça fait obstacle à ce que la notion de la participation du public telle qu’elle est prévue par le Code de l’Environnement pour les projets, soit mise en œuvre.

Maintenant, à côté de ça, l’article 6 de la Convention internationale d’Aarhus, ratifiée par la France, nous dit que lorsqu’une décision va avoir un impact sur l’environnement, il faut une participation du public, le plus en amont possible, lorsque toutes les options sont encore sur la table, lorsque la décision peut encore ne pas être prise. C’est plus large que la notion de projets, et concerne toute décision qui affecte substantiellement l’environnement.

Donc, nous, nous considérons qu’au regard des exigences de cette convention, il aurait dû y avoir un débat public au stade même de la candidature. Finalement, ce qu’on nous dit aujourd’hui, c’est que vu qu’il n’y a pas de projet, on va pouvoir éventuellement construire une piste de bobsleigh, une patinoire, etc ., et qu’à chaque fois, il y aura un débat. Sauf qu’en réalité, on sait déjà que la France est complètement engagée sur l’obligation de créer ces différentes infrastructures. Pourquoi ? Parce qu’un contrat nous lie au CIO, qui fixe l’étendue des infrastructures devant être mises en œuvre, et que si on ne les réalise pas, on ne peut pas accueillir les Jeux et on doit 500 millions d’euros au CIO.

Votre recours devant le Comité d’Aarhus est en cours ?

Oui. Notre argumentation, c’est l’idée que toutes ces infrastructures, en réalité, sont liées à une seule et unique décision, celle d’accueillir les Jeux. Et cette décision, on sait aujourd’hui qu’elle a un impact sur l’environnement ; c’est un impact chiffré, en tout cas son impact minimum est chiffré. Et nous considérons donc qu’au regard de la convention d’Aarhus, il aurait fallu un débat public, puisque la question de savoir « où est-ce qu’on va construire la patinoire ? », on s’en fout. La question, c’est : « est-ce qu’il faut une patinoire ? »

C’est mon confrère Jérôme Graefe qui porte ce recours pour le collectif. Maintenant, ce n’est pas un recours très satisfaisant, dans la mesure où il s’agit d’un comité international qui va statuer dans plusieurs années, certainement pas avant les Jeux. La décision du Conseil d’État était absolument nécessaire, en réalité, pour imposer une participation du public.

Le Conseil d’État a considéré qu’il n’y avait pas de projet au sens du Code de l’Environnement, mais malheureusement, il ne s’est pas prononcé sur le point de savoir s’il ne devait pas y avoir, a minima, une autre procédure de participation. Nous l’avons sollicité sur ce point dans la requête, mais il ne dit rien là-dessus.

Vous avez la possibilité de le relancer ou c’est fini ?

On va essayer, je pense, de trouver les moyens d’avoir une réponse sur ce point précis. Quand nous aurons trouvé le bon moment pour le faire. Mais par ailleurs, à côté du recours devant le Conseil d’État, nous en avons un autre, en cours d’instruction, contre le Contrat Hôte olympique et contre la décision d’organiser les Jeux. On conteste là aussi l’absence de participation du public. Ce qui est intéressant, c’est de voir que les autres pays, notamment en Allemagne, en Suède, en Suisse, avaient de leur côté, au moment où ils étudiaient l’opportunité de candidater, organisé des référendums. Donc eux considéraient que la participation du public s’imposait en amont. Ce qui est aussi intéressant, c’est de voir que sur ces référendums, à chaque fois, la population a voté contre l’organisation des Jeux. Raison pour laquelle ces pays n’ont pas présenté de candidature. Ce qui rompt avec deux discours du gouvernement, qui sont de dire : un, il n’y a aucune mesure de participation du public qui s’imposait et deux, de toute façon, on sait très bien que la population française adore les Jeux et qu’elle serait contente d’en avoir sur son territoire. Est-ce que c’est une certitude ? Ça, je ne le sais pas, mais de toute façon, il aurait fallu avoir une procédure de consultation pour pouvoir l’affirmer.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 16 avril 2026

À 43 ans, Gaspard Kœnig est essayiste, philosophe ; il a été « plume » au sein du cabinet de Christine Lagarde, homme politique aussi, et compte déjà une vingtaine d’ouvrages à son actif. C’est pourtant le genre romanesque, tendance roman naturaliste à la Zola, qui semble aujourd’hui avoir ses faveurs. Un genre qui, sous couvert de fiction, permet d’aborder les enjeux sociaux et politiques les plus contemporains ; qui, en mettant en scène une galerie de personnages aux opinions et aux modes de vie divers, voire divergents, évite les visions binaires et les jugements hâtifs. Comment retrouver la part de légende, la sensualité de l’eau lorsque celle-ci est gérée par des technocrates hors-sol ? Que faire lorsque cette ressource vitale se raréfie ?

En quelque 440 pages, Kœnig pose ces questions, sans forcément apporter de réponses définitives, – et c’est très bien : au lecteur de s’interroger et de se forger une opinion. Alors, si on ne craint pas de plonger, de se laisser glisser dans le courant et d’en suivre les méandres, on prend grand plaisir à ce récit aux multiples facettes, qui mêle mythes, sciences, vie rurale, enjeux écologiques, agriculture intensive, politiques locale et nationale, histoires individuelles…

Il se déroule pour la majeure partie dans le bocage normand. Une région que l’auteur connaît bien puisqu’il s’est installé à la campagne depuis son grand virage écologiste des années 2020 [ NDLR : un virage relatif, puisqu’en adepte de la philosophie libérale, sa pensée reste compatible avec notion de progrès et capitalisme ]. Il y a d’ailleurs sans doute pas mal de lui dans le personnage de Martin Jobard (sic !), un des protagonistes principaux. Celui-ci, natif de Saint-Firmin et devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de revenir dans son fief natal afin de succéder à la mairie du village à son oncle, le vieux Jobard (re-sic !), un agriculteur à l’ancienne, peu regardant sur l’usage des polluants et les captations sauvages. Mais c’est sans compter avec Maria, une anthropologue spécialiste des communs, devenue tenancière de l’épicerie bio-locale-solidaire, qui brigue elle aussi cette fonction, afin de protéger la source traditionnelle du village. Las, lorsque l’eau vient à manquer, tout se complique. Mésaventures préfectorales, rivalités, haines recuites, relents racistes jaillissent. Heureusement, on relève aussi pas mal d’humour, des scènes et des dialogues cocasses, des personnages très incarnés, beaucoup d’autodérision de la part d’un auteur qui sait visiblement de quoi il retourne, et, étonnamment, quelques raisons de garder espoir.

Bref, un bon gros roman qui, comme ceux du XIXe, aide à penser notre époque et nos façons d’habiter le monde. Afin que, peut-être, nous soyons plus soucieux de nos biens communs et de leur partage équitable.

Fred Robert, le 9 avril 2026

Aqua
Gaspard Kœnig
Éditions de l’Observatoire, 23 euros

Et à (re)lire, Humus, coll. J’ai Lu