Marseille les pieds dans l’eau
Un laboratoire pour penser le circuit de l’eau en ville, alors que le chaos climatique s’amplifie
La Friche la Belle de Mai est un lieu où l’on crée, et réfléchit. Du fait de sa surface (45 000m2), la grande richesse et variété de profils de ses occupants et usagers (artistes, techniciens, habitants du quartier, l’un des plus populaires de Marseille), et l’histoire de son site (une ancienne manufacture de tabac, très bétonnisée), c’est un bon endroit pour expérimenter. Particulièrement sur les questions brûlantes auxquelles il faut répondre, maintenant que nous savons que la ville va rapidement devenir invivable si nous ne faisons rien. Dans un monde qui se réchauffe, avec des canicules, des orages de plus en plus fréquents et violents, des égouts qui débordent lors des inondations, comment s’y prendre pour tout le monde, y compris les plus pauvres, les plus jeunes et les plus vieux, puisse continuer à habiter là ?
Vidéo : Inondations à Marseille en septembre 2024 – Prise de vue © Ella Reneric
Le 15 octobre, se tenait un LaboFriche intitulé De la ville entonnoir à la ville éponge. Il rassemblait des représentants des collectivités locales et de l’Agence de l’Eau, ainsi que des porteurs de projets écologiques, pour faire un état des lieux. « On va bientôt arriver à 90°C au sol l’été, expliquait Perrine Prigent, adjointe au Maire de Marseille. La ville est trop minérale ; faire la place au naturel est indispensable. » Il y a deux avantages majeurs à la débétonnisation : l’eau s’infiltre dans le sol au lieu d’inonder les rues, et la végétalisation des espaces urbains assure leur rafraîchissement avec efficacité. Dans les quartiers peuplés d’arbres, la différence est considérable : au moment où le soleil est le plus fort, la température mesurée est de – 7 °C sous leur ombrage. À la Friche, 1000 arbres vont être plantés en février prochain, sur une parcelle de 350 m2. Un projet détaillé par Audrey Devedeux, de la Jeune Chambre Économique de Marseille : l’idée de Forêver est de laisser cette mini-forêt urbaine en libre évolution, selon la méthode Miyawaki.

Parcelle en libre évolution © G.C.
Pour Nadine Florence, cheffe de projet du service Gemapi, à la Métropole Aix-Marseille, il faut désormais diffuser l’eau plutôt que la canaliser, comme on le fait depuis le XIXe siècle, lorsque le canal de Marseille a acheminé l’eau de la Durance jusqu’ici. Un bon moyen serait de déconnecter les gouttières, pour que les eaux pluviales n’engorgent plus le réseau d’évacuation. « Sur le site de la Friche, 20 000 m3 partent dans les tuyaux chaque année, on pourrait viser une diminution de moitié. » Pour bien se représenter ces quantités, elle précise : « une piscine, c’est 100m3 d’eau ». Et pourquoi ne pas la récupérer, cette eau si précieuse en temps de sécheresse ? C’est ce que propose d’expérimenter Stéphane Manildo, architecte et paysagiste, qui a travaillé avec un artiste, Jean-Luc Brisson, sur le projet Les 40 voleurs de pluie. Un dispositif de captation pour la stocker dans des jarres en terre, et arroser les jardins l’été. « Nous avons choisi ce titre très évocateur parce que la dimension poétique permet de nous rassembler autour d’un imaginaire de l’eau. La situation est grave, il faut faire des choses ensemble. »

Jardinière de La Friche © G.C.
Un point de vue qu’approuve Marie-Caroline Vallon, Cheffe de projet à la Direction de la Transition énergétique et des Territoires pour la Région Paca. « Il faut changer le regard culturel : considérer l’eau non plus comme un danger, mais comme une ressource. » Elle encourage le décloisonnement des pratiques : croiser les regards avec des botanistes, écologues, sociologues, consulter la population. Travailler plus à l’horizontale qu’en vertical en somme, comme trop d’élus et d’ingénieurs ont l’habitude de le faire depuis des décennies, toujours convaincus que le béton, c’est le progrès. « Et former les jeunes ! On manque de techniciens qui comprennent ces enjeux dans les bureaux d’études ! ». Anticiper est le maître mot : parce que désimperméabiliser est beaucoup plus complexe et coûteux que bétonner, il vaut mieux prévoir des aménagements à usage facilement réversible, comme des parkings au sol perméable. Ou partagés : une cour d’école végétalisée, par exemple, peut être utilisée le week-end pour d’autres activités que scolaires.
Gaëlle Cloarec, le 15 octobre 2024

Espace végétalisé vs espace minéral © G.C.

Pourquoi garder les plantes fanées © GC.

LaboFriche #5 © G.C.