De l’arbre au livre
De quoi nos livres sont-ils faits ? De créativité humaine, mais aussi de papier, d’encres, solvants, colles… Et tout cela pèse bien lourd sur les écosystèmes.
Le 28 novembre 2024, l’Agence Régionale du Livre Provence-Alpes-Côte d’Azur organisait un webinaire intitulé De l’arbre au livre : forêts, papier, fabrication. Un rendez-vous très suivi par les professionnels de la filière, dans le cadre d’un cycle proposé par l’association pour l’écologie du livre. Un signe que les acteurs de ce secteur cherchent à le rendre moins énergivore et polluant.
Car si le livre est un vecteur culturel de première importance, il a aussi une matérialité qui pose problème. Anouk Lejczyk, écrivaine et apprentie forestière, rappelait que le papier est devenu un produit de grande consommation au XIXe siècle, avec l’industrialisation de sa confection, à partir de fibres de bois. « Forêts et livres appartiennent à deux registres très différents dans les représentations. D’un côté, un imaginaire sylvestre, alors que c’est certes un espace naturel, mais aussi traditionnellement un lieu de production, charbon, bois de chauffe ou de construction, chasse, cueillette… ; de l’autre, le livre, qui n’est pas qu’une œuvre de l’esprit, loin de là, il faut toute une chaîne de corps pour couper les arbres nécessaires à sa fabrication, les transporter, usiner la pâte à papier, les encres, l’imprimer et le diffuser ! »
Une industrie lourde
Tout ce processus produit des gaz à effet de serre, aggravant donc le changement climatique, et le traitement industriel, qui utilise force produits chimiques, accumule les nuisances. À Tarascon par exemple, l’entreprise Fibre Excellence dégage dans l’air des émanations soufrées, et dans le Rhône des l’azote, le phosphore et les composants chlorés, comme le détaille cet article de Marsactu. Mélanie Mazan, l’une des deux coordinatrices de l’association Pour l’écologie du livre, avançait une multiplication par 4 en 40 ans de la production mondiale de papier. Depuis le Covid, l’augmentation des achats en ligne fait exploser l’usage du carton. Les grosses machines et la financiarisation du marché impliquent d’augmenter constamment les volumes pour assurer la rentabilité des entreprises. Lesquelles délocalisent vers les pays émergents, aux coûts plus bas et aux réglementations environnementales plus faibles.
Résultat : « la plus grande part du papier utilisé par l’édition française est importée ; on se déresponsabilise des conséquences de nos usages, car la production se fait loin de nous ». Elle est par ailleurs, de manière de plus en plus marquée, de moins en moins adaptée à la demande. Tant de livres partent au pilon !
La face cachée du papier
Tout ceci se fait au prix d’une énorme pression sur les milieux naturels. Faut-il croire les industriels comme Schisler, qui affirment dans leur communication ne pas couper d’arbres pour faire du papier ? Pas du tout, affirme Anouk Lejczyk, dénonçant la montée du greenwashing, face à une opinion publique de plus en plus réticente au déboisement. Car les plantations d’arbres ne sont pas une solution : sans même parler des coupes rases, ces monocultures sont épouvantables pour la biodiversité, et compacter le sol comme le font les énormes abatteuses le détruit. De quoi déséquilibrer le cycle de l’eau, alimenter les sécheresses, favoriser les incendies, les glissements de terrain, la multiplication des ravageurs et des maladies… Un contre-sens absolu alors que les espaces forestiers sont déjà malmenés par le chaos climatique. Charlotte Delaitre, graphiste de la gazette Le papier déchaîné, évoquait le peu d’exigences requises pour obtenir les labels FSC ou PEFC, qui garantissent un papier non issu d’exploitations illégales mais pas grand chose d’autre, comme l’avait démontré l’émission Cash Investigation. Si l’Europe a voulu légiférer, elle vient de repousser d’un an sa loi anti-déforestation, sous pression de la droite et l’extrême-droite.
Est-on prêts à décroître ?
La filière du livre, prise dans un système capitaliste destructeur, se retrouve devant un casse-tête. Changer des pratiques qui, du point de vue écologique, sont insoutenables, peut sembler insurmontable d’un point de vue commercial. « Nous ne sommes pas prêts, politiquement et techniquement, à la décroissance », appuie la graphiste. Si ces dernières années, la prise de conscience a soulevé une foule d’initiatives passionnantes, comme le RAF, Réseau pour les Alternatives Forestières, si des pratiques d’exploitation « douce » – forêts jardinées, futaie irrégulière, avec usage de traction animale plutôt que de machines – se multiplient, si des écoles de gestion forestière comme Pro Silva enseignent une sylviculture soutenable, si des Fonds de dotation comme Forêts en vie rachètent des parcelles pour laisser vivre la biodiversité… Tout cela ne suffit pas. Bien sûr, les luttes citoyennes et les initiatives locales montent en puissance, mais pas encore à la mesure de l’urgence écologique. C’est la société entière qui devrait prendre à bras le corps ces questions. Il faut trouver des solutions efficaces à différentes échelles, du plus proche au plus lointain. L’éco-conception des ouvrages, le design réfléchi, le papier recyclé sont de bonnes premières étapes, mais penser tout le cycle de vie du livre est indispensable, de la forêt jusqu’à ses usages en tant que « déchet ».
Gaëlle Cloarec, le 2 décembre 2024
Pour aller plus loin, ce dossier thématique de l’ArL sur L’écologie du livre en région Provence-Alpes-Côte d’Azur : https://www.livre-