Dans quel événement peut-on pister les traces du castor le matin, découvrir les enjeux du pastoralisme l’après-midi et assister au dernier succès des arts de la rue le soir venu, chaque jour dans une commune différente ? Et si célébrer la culture du vivant, c’était ce à quoi s’attelait, en toute modestie, « La Grande évasion » ? Jour après jour, le festival tisse les points de vue pour faire récit avec les réalités d’une montagne entre hier, aujourd’hui et demain. Comme une carte postale, retour sur l’édition 2026 dans les Hautes-Alpes.
Chaque été depuis 3 ans, les acteurs du territoire Buëch-Dévoluy se concertent pour concocter le programme de La Grande évasion. Le festival, né de l’initiative de la Communauté de communes en 2024 – dans le sillon de l’événement culturel Veyn’art qui prenait place jusqu’en 2022 à bord d’un train – se propose de faire lien, dans un territoire qui en manque parfois. « La Grande évasion se destine à faire découvrir les pépites du Buëch-Dévoluy. La mobilité reste au coeur des questionnements ; la marche à pied a longtemps été ici le seul moyen de transport envisageable », détaille David Faure-Vincent, du service culture de la Communauté de communes, et conservateur de l’écomusée du cheminot veynois. En matière de mobilité douce, le territoire s’y entend, si l’on se rappelle que Veynes, cité cheminote du XIXe siècle et pionnière en matière d’énergies solaire dans les années 80, constitue encore de nos jours une incontournable étoile ferroviaire reliant littoral, Hautes-Alpes, Drôme et Isère, en traversant des paysages enclavés à couper le souffle. « Veynes est une commune ouvrière mais aussi agricole, avec des espaces naturels incroyables. Notre enjeu est de trouver chaque année de nouvelles pépites à découvrir ! », commente Laurent Eyraud-Chaume, codirecteur avec Amélie Chamoux de la compagnie du Pas de l’oiseau, en charge du volet spectacles vivants du festival.
Le concept de La grande évasion est lumineux : durant une semaine fin juillet, rendez-vous est donné chaque jour dans un village différent, pour découvrir une nouvelle facette du territoire. Ici, pas de conférences à rallonge qui donnent des fourmis dans les jambes, mais des formes inventives, toujours en mouvement. Au fil des éditions, le visiteur curieux aura pu découvrir l’histoire des auberges de Saint-Pierre d’Argençon, assortie d’une plongée dans l’époque des diligences ; l’insolite forme en escargot du village d’Aspres-sur-Buëch, la biodiversité des forêts anciennes, l’historique des glacières des Alpes, le patrimoine ferroviaire de Veynes, la transhumance évoquée au milieu d’un troupeau de moutons, ou encore les époustouflantes fresques médiévales de la bien nommée Mère Église émergeant de la forêt… Le soir venu, les pas convergent vers un spectacle sous les étoiles, après un repas partagé. À la manière des veillées d’antan, les différentes générations se retrouvent à ciel ouvert pour écouter un conte, entamer un pas de danse ou découvrir les constellations. Et ça marche !
Terre historique de pastoralisme
Comme un écho à 2026, autoproclamée année du pastoralisme par l’ONU, l’activité pastorale était au cœur des rencontres de cette 3e édition, en une terre historique de transhumance. « Le mouton est dans nos gènes !, s’enthousiasme David. Le Dévoluy est un paysage de cultivateurs et d’éleveurs d’ovins. Les liens avec la Camargue par exemple sont anciens, on a longtemps fait venir les moutons des plaines de la Crau jusqu’à la montagne ». L’activité pastorale remonte ici à plus de 9 000 ans ; au début tournée vers la production de laine et de fumier, elle concerne désormais essentiellement la viande d’agneau. Le retour du loup depuis les années 90 – assortie de celui des chiens de protection – a chamboulé les habitudes ; il faut désormais réapprendre à vivre ensemble. En ce petit matin de juillet, c’est sur un sentier de randonnée situé sur le Col du Noyer qu’étaient délivrées ces explications. Sous un soleil radieux, à plus de 1 600m d’altitude entre Champsaur et Dévoluy, une poignée de festivaliers intronisés marcheurs faisait halte pour bénéficier de ces récits, dispensés par les animateurs du jour. Parmi eux, l’érudit et discret Damien Desbenoît, responsable des activités de pleine nature de la Communauté de Communes. Une partie de son travail concerne la conciliation des usages – randonnée, pastoralisme, VTT… – visant à rendre accessible la montagne au plus grand nombre. Ce matin-là, le groupe empruntait une portion de sentier créée il y a deux ans pour contourner une zone pastorale et éviter un tronçon de route, gagnant ainsi en confort d’itinérance et en respect des éleveurs : « 80% des itinéraires passent sur des terrains privés, qui appartiennent notamment à des éleveurs. Il s’agit aussi de rectifier les usages d’une époque où le balisage se faisait sans l’accord des propriétaires. Les problèmes ont davantage lieu avec l’arrivée de nouveaux arrivants, qui achètent et refusent qu’on passe sur leurs parcelles ; les vieilles familles sont plus enclines à négocier. » L’embauche de médiateurs pastoraux, depuis 5 ans, se destine aussi à pacifier les usages : en itinérance tout l’été sur les sentiers, ils initient les randonneurs aux bons comportements, notamment vis à vis des patous.

Col du Noyer © Desbenoit
Ce qui frappe durant ces multiples échanges, c’est la qualité des intervenants, qui tous nous parlent avec enthousiasme de leur territoire. Sur site, tout le monde met la main à la pâte avec ardeur, et l’échange de savoirs se fait réellement joyeux : un membre de la mairie peut se déguiser pour faire visiter les coulisses de l’hôtel de ville, on discute avec eux le matin, on les retrouve en famille le soir aux spectacles… Outre David, l’érudit du patrimoine, qui s’y connaît autant en industrie ferroviaire qu’en histoire des refuges de montagne et Damien, l’enfant du pays qui transmet son attachement à la biodiversité locale, pratiquant à ses heures perdues le « hurlement provoqué » (1) pour le compte de l’Office Français de la Biodiversité, on compte par exemple Zoé Delaruelle, médiatrice pastorale, ou encore Éric Hustache, chargé de mission Natura2000, qui initie aux secrets du Dévoluy, massif karstique regroupant plus grands éboulis calcaires de France, pelouses substeppiques, majestueuses forêts d’alpages, et même quelques poches de permafrost bien cachées… « Plus la diversité d’habitat existe, plus les espèces sont résistantes ! ». Et de plus en plus d’habitants eux-mêmes se pressent pour faire découvrir les singularités de leur montagne – les anciens nous parlent de leurs souvenirs, les entrepreneurs locaux dévoilent les coulisses de leur talent (chanvre, tiny house…), un apiculteur nous narre la fabrication du miel…
L’équilibre dans l’instabilité
Quant à Théophane Rouballay, écologue au sein du SMIGIBA (Syndicat Mixte de Gestion Intercommunautaire du Buëch et de ses affluents) son truc, c’est les abords des rivières et zones humides. En fin de semaine, il a emmené le groupe en pistage sur les traces du castor, étonnant et vertueux animal vers lequel convergent ces temps-ci tous les regards, pour apprendre de sa salutaire compétence à recréer des zones inondées par la grâce de ses barrages – doté de lunettes de natation naturelles, d’une imposante queue lui servant de dériveur et de dents affûtées, il peut faire tomber un peuplier en 5 minutes ! Chassé au siècle précédent, les premiers témoignages de son retour dans le Buëch datent de 1999 ; en 20 ans, il a recolonisé les alentours. Ce matin-là, une échappée belle nous était proposée en marge du plan d’eau des Iscles de Veynes, qui d’ordinaire monopolise les faveurs des touristes, assortie d’une lecture du paysage alentour – rivière en tresse, digues… Les pieds dans le lit du Petit Buëch, à la recherche du “terrier hutte” bien planqué dans les branchages, on hésite entre lever la tête pour mirer l’horizon qui s’élargit sur les sommets environnants, et baisser les yeux, pour traquer à nos pieds des rameaux rongés en forme de biseaux.
Autour, saule drapé, saule pourpre, peuplier, frêne, pin sylvestre ou encore aulne blanc, jouant le rôle de phytoépurateur en fixant le nitrate, constituent la végétation typique de la ripisylve. La croissance rapide de ces espèces leur permet de déjouer les mouvements de l’eau, qui épousent ici un singulier dessin en tresse, alternant dans le lit de la rivière bandes de petits cailloux et filets d’eau qui s’entrecroisent. Caractéristiques des rivières de piémont, ces tresses charrient des matériaux provenant des montagnes en amont – ici, les galets de calcaire et de granit émanent de vieux glaciers des Écrins et prennent leur forme arrondie au fur et à mesure de leur trajet. « En tant qu’écologues, on recherche l’instabilité ! », s’amuse Théophane. « La mission de ces tresses consiste à transporter des matériaux de l’amont vers l’aval. Elles montrent qu’une rivière est à l’équilibre. »

Petit Buëch © Julie Bordenave
Céüse vs Céüze
Au col de Céüse, c’est une histoire éminemment contemporaine qui nous est contée. Le démantèlement en cours de la station Céüze 2000, fermée depuis 2018, est un sujet sensible. Cette décision lourde de sens, qui a mis 2 mandats municipaux pour aboutir, narre l’attachement d’une population à sa petite station de ski familiale, reflet d’une époque révolue : celle d’un ski social prônant la démocratisation de la discipline via ses fameuses classes de neige dans les années 70, en crise dès la décennie suivante. Manque de rentabilité, obsolescence de l’équipement, coût de remise aux normes… Si les stations concernées sont nombreuses – 250 à 300 sites en France -, Céüze se présente comme un cas d’école, avec 8 remontées mécaniques et cabines démantelées d’un coup. Les jeunes du Club Radio du Pas de l’Oiseau – prenant la suite d’une clandestine Brigade Radio d’Intervention, née dans le sillage de stages proposés par la compagnie au fil des ans – s’y sont attelés, pour livrer un très pertinent podcast choral mêlant enquête dans les archives départementales, et récolte de propos effectuée auprès du maire de Manteyer, de géographes, de membres de la Communauté de communes, de l’Office du tourisme, d’usagers, d’habitants…. Émouvant témoignage posant en creux la question : quel avenir pour un territoire spécialisé dans le tourisme de neige ? Un sujet plus que jamais d’actualité dans le coin, avec l’annonce tombée fin septembre de l’arrêt des remontées mécaniques au Vallon de la Jarjatte, à Lus-la-Croix-Haute (26), et vécue un peu abruptement par une partie de la population.

Exposition – podcast Céüse © Julie Bordenave
Édition après édition, la Grande évasion nous parle de cette évolution : à la croisée des chemins, l’observation nourrit une nécessaire réflexion commune pour impulser de nouveaux usages. À travers les balades, on aura écumé le paysage dans son aspect humain et historique : ce qui lie l’homme à sa montagne, la manière dont il l’a exploitée, abandonnée (2) puis réinvestie au fil des décennies, de manière parfois un peu désordonnée – cette fameuse monoculture à base de pins noirs, qui en fait une montagne rentable mais peu résiliente. Autant de données qui résonnent de manière funeste en cet été 2026, où les flammes ravagèrent une partie des Hautes-Alpes comme le Diois voisin. Mieux décrypter le présent, c’est fédérer et agir pour l’avenir. Car jour après jour, le constat était unanime : avec un écosystème soumis à une sécheresse chaque année plus inhabituelle, les paysages de fin juillet semblaient être ceux du 15 août. Résultat, une acidification impulsant un changement de flore et de composition, une herbe appauvrie nutritionnellement pour les troupeaux. Tout l’enjeu de la Grande évasion est là : saisir par le corps, les sensations et l’itinérance, faire le constat d’un réel parfois aride, sans renoncer à la contemplation partagée. Se réjouir collectivement aussi, en apprenant à décrypter les indicateurs de bonne santé d’une prairie – sonores (insectes), visuels (couleur des papillons), présence d’espèces endémiques – genêt rayonnant, chardon blanc – et de fleurs locales : scabieuse ou encore catananche, l’élégante fleur cigale dont les fruits argentés bruissent littéralement à l’oreille !
Veillées d’antan
Le soir venu, la communion se fait autour de spectacles vivants. À Manteyer, bal trad pour emboîter ses pas dans ceux des plus âgés – touristes de passage, habitants de longue date ou néo ruraux. Au hameau de La Cluse, perché dans la montagne, on se laisse bercer par l’imaginaire foisonnant de Shéhérazade, incarnée par la conteuse Layla Darwiche. Plus loin, plus tard, on découvre les prodigieuses impros slamées d’Arthur Ribo, ou encore l’irrésistible Éloge de la pifométrie de Luc Chareyron et sa “science de l’à peu près” (petit précis d’unités pifométriques tels que le chouia, la lichette, la flopée…), une véritable célébration de la perception et vibrante ode à la différence, sous des dehors potaches. Le dernier soir, sur la Place de la République de Veynes enfin vidée de ses voitures, au pied de l’emblématique clocher de l’Hôtel de ville, la pièce dansée Je suis (Collectif Evolves) dénonçait avec grâce mais opiniâtreté injonctions et discriminations – racisme, grossophobie… Un véritable plaidoyer uppercut, saluée d’une longue standing ovation.

Éloge de la pifométrie © Julie Bordenave
Ce rayonnement, dans des endroits peu lotis en équipements culturels, réussit le tour de force de présenter chaque soir du spectacle de qualité dans des lieux atypiques. Sous les étoiles, devant une chapelle, dans un champ ou un jardin public… Les contextes in situ décuplent les propos portés, donnant lieu à des synergies atypiques, souvent envoûtantes, toujours chaleureuses, du crépuscule jusqu’au cœur des soirées d’été. En lien avec le vivant sous toutes ses formes, n’opposant plus les traditions à la création contemporaines, la nature à la culture, La grande évasion fait partie de ces événements novateurs qui fédèrent en montagne, au-delà du sport ou du tourisme (3). Et les 2 800 participations cumulées pour cette 3e édition en seront assurément les meilleurs ambassadeurs ! À noter qu’en cet automne balbutiant, le Buëch continue d’être le lieu d’initiatives fourmillantes : les 2 et 3 octobre prochains sera inauguré Le Nid rouge, nouveau lieu d’expérimentation artistique, sur le plateau de l’aérodrome de la Bâtie-Montsaléon.
Julie Bordenave, le 30 septembre 2026
La grande évasion se tenait du 27 au 31 juillet, https://lagrandeevasion05.fr
À écouter, une très réjouissante fresque chorale sur les souvenirs liant Céüse à ses habitants : https://audioblog.arteradio.com/blog/248436/brigade-radio-d-intervention
https://www.lepasdeloiseau.fr/podcast-un-micro-dans-la-foret/
Prochain rendez-vous organisé par Le pas de l’oiseau : festival La Fureur de Dire, durant les vacances scolaires de février 2027, au Pôle culturel Le Quai des Arts à Veynes
(1) Le hurlement provoqué vise à dénombrer les jeunes loups présents sur le territoire
(2) Lire à ce sujet Chaudun, la montagne blessée, livre de Luc Bronner adapté par Le pas de l’oiseau en 2023
(3) Une thématique abordée lors de la rencontre La culture en territoire de montagne, durant le festival Rencontres musicales, des monts et des notes, dont la 2e édition se tenait à Lus-la-Croix-Haute fin juillet
Ici sont publiées des chroniques/critiques/recensions de livres, ou musicales, et plus largement tout ce qui concerne le champ culturel, dans son articulation avec l’écologie.




