« La cohabitation avec la faune sauvage est désirée »
Après l’éprouvant été 2026, entre canicules et incendies, le département du Var a fort besoin de bonnes nouvelles. L’ouverture d’un Centre de soin pour la faune sauvage en est une ! Entretien avec Jennifer Jolicard, vice-présidente de l’association Totem, qui porte ce projet.
Le futur centre s’étendra au Pradet, sur un terrain de un hectare, mis à disposition par le Conservatoire du Littoral. Vous allez travailler en réseau avec le réseau des Centres de soins de la faune sauvage ?
On travaille déjà avec eux, du fait d’avoir mis en place une structure provisoire d’accueil l’été, et on le rejoindra bien-sûr, parce que c’est l’interlocuteur politique privilégié avec les instances gouvernementales.
Il existe un autre réseau, l’Union française des centres de sauvegarde de la faune sauvage, conglomérat de centres de soins historiques, mais eux ne veulent pas de subventions d’État. Donc nous partons plutôt avec le premier, pour tout ce qui est négociation. Ils discutent des heures et des heures durant avec les gouvernements, afin d’obtenir des aides pérennes.
Dans votre dossier de presse, qui date du mois de mai, figure une page concernant les financements. Est-ce que les apports des collectivités ont été confirmés ?
Alors, pour le projet de centre de soins, nous passons en octobre en commission pour la Région Paca, avec une demande de 35 000 euros. On a fait des demandes de subvention auprès de la communauté de communes de Toulon Provence Méditerranée. Nous n’avons pas encore de confirmation, mais on échange régulièrement avec eux pour les tenir au courant.
On va essayer de collaborer vraiment avec les instances locales pour les gros financements, notamment le Fonds Vert de l’État, ou au niveau des programmes européens, qui sont des dossiers très lourds à monter. Les porter seul avec les compétences qu’on a est très difficile.
Il est vrai que pour l’instant, le Conservatoire nous a mis les murs mis à disposition, mais il n’y a pas encore d’activité sur leur territoire, et donc pour eux, ce n’est pas évident de s’impliquer comme ça.
Après, ils comprennent bien la problématique, mais pour l’instant, on vend du papier. Dans la phase 2, ce sera plus facile d’emmener les financeurs publics avec nous, parce qu’on aura des petits animaux déjà en soins, des chiffres d’action, de dépenses plus précis.
Est-ce que vous allez accueillir du public, par exemple scolaires, ce qui pourrait aussi être un argument pour les instances locales ?
On ne peut pas accueillir sur site parce que la réglementation actuelle, c’est que les centres de soins ne peuvent pas être visitables. En raison du risque sanitaire, et pour le bien-être des animaux en hospitalisation. Mais dans le projet, et j’avoue, c’est même mon petit projet perso, nous voudrions mettre en place un faux centre de soins, relié en direct avec nos cages d’hospitalisation, nos volières, pour expliquer comment cela fonctionne.
Parce que les gens ont besoin d’avoir du concret pour comprendre. La plupart imaginent que ce sont les vétérinaires qui soignent les animaux sauvages. Ils ne savent pas qu’ils n’ont pas la place, pas forcément les compétences, ou l’envie de s’en occuper, et qu’il existe des structures de soins, vraiment des hôpitaux pour faune sauvage, très spécifiques.
Jusqu’à présent, vous aviez une structure provisoire l’été ?
Alors, toute l’année, on achemine vers les centres de soins d’autres départements, quand ce sont des espèces qui ne peuvent pas être prises en charge sur le Var.
Mais l’été dernier, nous avons dû ouvrir cet accueil provisoire pour les martinets chez un particulier qui a mis une dépendance à disposition sur Cuers. Très en urgence, parce que le centre de soins de Buoux dans le Vaucluse, qui absorbait toute la faune du Var jusqu’à présent, a eu des désistements de salariés saisonniers au dernier moment. 375 martinets sont venus chez nous l’an passé, et cette année nous en sommes à près de 770 !
Oui, apparemment partout en France, ça a été une hécatombe.
En fait, c’est vraiment l’oiseau emblématique impacté par la canicule. Du fait qu’il vit sous les toits, dans les génoises, où la température, quand elle est de 35°C à l’extérieur, est à 55°C. Donc les petits étouffent. Or ils ne peuvent pas être renichés, parce qu’une fois au sol, ils sont condamnés par leurs pattes atrophiées naturellement. Ce sont des oiseaux qui sont en vol quasiment toute leur vie, ils ne sont pas faits pour décoller du sol. C’est une espèce qui doit systématiquement rentrer en centre de soins… et les sature très vite.
On en a relâché plus de 435, on est assez contents de nos chiffres. C’est grâce une très grosse mobilisation bénévole, avec quasiment 200 personnes actives sur les transports, le soin…

Jeune martinet noir / Banjau, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Est-ce qu’auprès des citoyens – et aussi des financeurs d’ailleurs -, vous avez senti un élan ces dernières années, plus particulièrement suite aux gros incendies survenus cet été ?
Alors justement, cela a été un gros sujet de notre conseil d’administration au début de semaine. Les incendies effectivement ont touché au ressenti des personnes ; on a eu énormément de sollicitations. La Fondation de France par exemple nous a contactés parce qu’ils avaient fait une levée de fonds spéciale incendie, ils voulaient savoir si on en avait besoin.
Mais nous leur avons expliqué qu’en fait, sur toute la saison, l’incendie a représenté trois prises en charge de chevreuils et peut-être sept appels. Ce n’est pas comme en Gironde, où il y a eu un gros impact sur la biodiversité, parce que les animaux se sont retrouvés piégés par un feu qui sautait et les encerclait.
Heureusement, entre guillemets, dans le Var, on a eu des feux moins aléatoires, qui sont partis d’un point et se sont étendus. Donc, hormis la petite faune, pas assez rapide pour échapper aux flammes, l’impact sur la biodiversité est moindre. La majorité des oiseaux a ainsi pu s’enfuir.
Ok, mais pour les lézards, les tortues ?
Une fois les autorisations obtenues de la part des autorités, on a pu aller sur place faire un bilan. On a relevé effectivement beaucoup de cadavres, surtout des tortues d’Hermann puisqu’il s’agit d’un territoire où elles sont présentes, et puis des lézards, serpents, hérissons. [ NDLR : le seul autre centre de soins pour la faune sauvage du Var est la Station d’Observation et de Protection des Tortues et de leurs Milieux (SOPTOM) ]
Par contre, sur tout ce qui est gros mammifères, on a trouvé juste un sanglier.
Nous essayons d’expliquer aux gens qu’en fait, pour les animaux, les incendies, c’est presque le moindre de leurs soucis. La grosse problématique actuellement, ça reste la canicule, parce qu’elle provoque la raréfaction de l’eau, et de la nourriture. Le changement climatique est trop rapide pour nombre d’espèces, qui n’ont pas encore adapté leur phase de ponte, ou de migration…
En plus bien sûr de l’impact des pesticides et compagnie. Alors oui, les incendies c’est très impressionnant, mais il faut des financements toute l’année sur ces questions de fond, et pas seulement sur des choses sporadiques.
Comment est-ce que le tout public peut vous aider ?
Nous allons lancer en octobre notre crowdfunding pour que les gens puissent activement participer à la création du centre de soins. On aimerait lever un peu plus de 100 000 €, donc l’enjeu est que la campagne soit partagée massivement, sur les réseaux où nous sommes présents, Instagram, Facebook et Linkedin. On a carrément embauché une personne spécialisée dans les levées de fonds.
Et on a commencé à se rapprocher des entreprises.
Comment sentez-vous la réactivité, justement, du privé ?
Alors, tous ont des paroles d’encouragement, sont conscients du besoin, très contents du projet. Mais comme la majorité des Français, dans la conjoncture politique actuelle, à l’approche des élections, ils sont forcément un petit peu réticents à engager des deniers. Donc on a essayé de mettre en place un système de contreparties pour les professionnels, des journées de sensibilisation en entreprise, des tirages photo exclusifs.
En fonction de ce que vous allez réellement récolter, vous prévoyez une ouverture quand ?
Alors sur le bâtiment principal, que nous allons utiliser en priorité, il y a de gros travaux à effectuer, avec plus de 300 000 € de coûts de rénovation, et 150 000 € pour construire les volières, les équipements. Tout est à faire, électricité, eau, parce que les bâtiments datent des années 1920. Il y a une instabilité sur certaines zones, donc on doit renforcer le sol. Mettre en place de la phytoépuration, en adéquation avec nos valeurs environnementales, car il n’y a pas de tout à l’égout.
Sur le bâtiment de la phase 2, on a des bilans techniques assez défavorables ; potentiellement il va falloir le détruire et le reconstruire entièrement. D’ailleurs, si une entreprise de BTP veut nous aider, à travers du mécénat de compétences, pour faire baisser la facture, nous sommes preneurs !
En tout cas, nous espérons être opérationnel pour la prochaine saison, à partir d’avril 2027, au moins pour les petites espèces, et les animaux qui ne sont pas pris en charge, comme les goélands.
Vous comptez accueillir des oiseaux marins ?
Oui, nous envisageons même de devenir un centre de référence pour les oiseaux d’eau, particulièrement au cas où surviendrait une catastrophe liée aux hydrocarbures en Méditerranée.
Aujourd’hui, un goéland trouvé à Monaco, s’il doit être en hospitalisation longue, n’a pas d’autre choix que d’aller jusqu’à Montpellier. C’est complètement aberrant. On aimerait vraiment les accueillir : c’est la deuxième raison d’appel de la part des particuliers qui nous contactent.
Ainsi que les écureuils, hérissons, passereaux, parce que ce sont des individus qui souffrent pas mal des transports. Donc si on peut leur éviter des heures et des heures de déplacement vers le centre de soins de Saint-Césaire dans le 06 ou celui de la LPO dans le 84, c’est vraiment les espèces qu’on aimerait prioriser.
Ensuite on développera l’accueil, au fur et à mesure qu’on obtiendra des fonds, notamment pour assurer le fonctionnement parce que, mine de rien, toutes ces petites bêtes, ça mange, ça nécessite du personnel.
Nous ne voulons pas grossir trop vite, pour garantir un panel de soins de haute qualité. Aujourd’hui, les financeurs publics demandent, et c’est tout à fait logique, en contrepartie d’un soutien éventuel, que les centres se professionnalisent un petit peu. Certains n’ont pas de salariés, seulement des bénévoles, les protocoles ne sont pas coordonnés.
Mais si les pouvoirs publics veulent un service professionnel cohérent, il faut qu’ils mettent la main à la poche. Est-ce qu’il s’agissait juste faire miroiter cette dotation mensuelle ?
Non, en fait, on l’a presque failli l’avoir avant le premier remaniement du gouvernement Macron. Les textes avaient été produits en partenariat avec le réseau des centres de soins. Ça devait passer en vote. Et là, le Covid est arrivé, le remaniement du gouvernement est arrivé. Du coup, la biodiversité est passée à l’arrière-arrière-arrière-plan, et les centres de soins ont eu un revers assez sévère, alors qu’ils ont passé des centaines d’heures à Matignon pour essayer de trouver des solutions, des textes qui correspondent à tout le monde.
Là, ils ont relancé les discussions. L’avantage, c’est qu’à l’approche des élections, chacun veut montrer qu’il est vert. Peut-être que ça va nous servir et qu’on va pouvoir avoir des textes votés avant avril ? Le souci, c’est que, dès que la période électorale va commencer, ce ne sera plus possible. Donc le réseau des centres de soins essaie de dire « c’est maintenant qu’il faut voter, c’est maintenant qu’il faut que ça passe ».
Ça va être tendu, vu l’agenda politique.
Exactement. Mais ce qui nous sert, c’est que les citoyens, désormais, se sentent concernés par la préservation de l’environnement. Bien sûr il y a la sécurité financière, la santé, le social, mais ça devient vraiment un des piliers d’intention de vote.
On le voit aussi dans les appels que nous recevons : les gens ont pris conscience que si la nature meurt, nous aussi, cette équation est aussi simple que ça. Oui, l’économie, les emplois, c’est important. Mais en fait, si on n’a plus de butineurs, on n’a plus de plantes. Si on n’a plus de plantes, on n’a plus d’agronomie. Si on n’a plus d’agronomie, on n’a plus de nourriture.
Moi, cela fait 18 ans que je m’occupe en tant que bénévole de la faune sauvage dans les Alpes-Maritimes. Au début, les gens m’appelaient pour que je les en débarrasse ! Un nid mal placé, un pigeon qui faisait ses besoins, des goélands trop bruyants. Certains faisaient des écarts sur les bords de route pour écraser les animaux ! Et puis au fur et à mesure des années, j’ai vraiment vu un changement de tendance : les gens maintenant nous appellent pour savoir comment ils peuvent aider la faune sauvage.
Ils nous disent : dans mon jardin, sur ma terrasse, j’ai un nid, je ne veux absolument pas les déranger, qu’est-ce que je dois faire, qu’est ce que je ne dois pas faire pour que les oisillons se développent, comment sécuriser mon balcon ? Il y a une prise en compte par le public de la cohabitation avec la faune sauvage. Elle est désirée.
C’est très réconfortant !
Oui voilà ! Bien sûr, il y aura toujours quelques personnes qui râleront, mais avant, c’était la majorité des gens. Aujourd’hui, c’est vraiment devenu la minorité. On le voit aussi sur la grosse mobilisation des gens par rapport à la chasse, ou aux espèces inscrites sur les listes de nuisibles.
Avant, c’était plutôt les marginaux qui luttaient contre. Aujourd’hui, monsieur, madame tout le monde est effaré de voir le renard encore qualifié comme une Esod [ NDLR : espèce susceptible d’occasionner des dégâts ], alors que les études scientifiques prouvent que rien ne le justifie, que la tourterelle des bois, une espèce quasiment en voie de disparition, soit encore chassable. Ils sont outrés. Et conscients que le lobbying du secteur de la chasse, c’est une minorité qui fait beaucoup de bruit, mais plus du tout la majorité.
Avant, c’était un peu nous qui devions essayer de porter un petit peu les couleurs de l’écologie dans l’univers scolaire. Là, on a des demandes de la maternelle au lycée, des programmes dans les quartiers prioritaires, pour expliquer pourquoi la biodiversité c’est important.
Alors, on est encore beaucoup, sur les questions environnementales, centrés sur le réchauffement climatique, mais chaque année, elle gratte un petit peu plus de place.
Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 10 septembre 2026
Association Le Totem :
https://www.asso-totem.com/
Ligne SOS faune sauvage : 04 83 65 02 79
https://www.instagram.com/totempaca/
https://www.facebook.com/profile.php?id=61553599295837
Pour trouver un centre de soin de la faune sauvage près de chez soi : https://www.reseau-soins-faune-sauvage.com/faune-sauvage-en-detresse/jai-trouve-un-animal-en-detresse/trouver-un-centre-pres-de-chez-moi/
Réunit nos contenus sur les milieux naturels, terrestres ou aquatiques, la faune, la flore, et les façons dont les sociétés humaines les impactent.




