10 juin 2026

Financement des universités par l’industrie fossile : action, vigilance et déontologie

Qui vive était présent à la conférence organisée par l’Atecopol (Atelier d’Écologie Politique d’Aix-Marseille), à propos des financements privés de l’université par l’industrie fossile. L’enseignement supérieur et la recherche sont sous-dotés en France depuis plus de 20 ans. La solution ? Le financement privé, rendu possible avec parfois des entreprises qui nuisent à l’environnement et la biodiversité.

La canicule précoce, en ce 27 mai, ne semble pas ébranler les convictions des participants à la table-ronde portant sur Le financement de l’enseignement supérieur et de la recherche par l’industrie fossile. La troisième conférence de l’année 2026 pour l’Atecopol, communauté pluridisciplinaire de scientifiques travaillant ou réfléchissant aux multiples aspects liés aux bouleversements écologiques. Dans l’amphithéâtre du bâtiment Turbulence de l’université Aix-Marseille, près de la gare Saint-Charles, une voix avec un léger accent néerlandais s’exprime : «  Nous avons coupé les ponts avec les industries fossiles à l’université libre d’Amsterdam, et nous sommes la première université à l’avoir fait ».

Bâtiment Turbulence AMU © Victor Furtuna

Mathieu Blondeel est chercheur en analyse des politiques environnementales. Il présente le processus d’opposition au financement des entreprises d’énergie fossiles. Aux Pays-Bas, la contestation est venue d’abord des étudiants et enseignants-chercheurs, par le biais d’organisation comme Scientifiques en rébellion, le collectif qui s’engage contre l’inaction climatique depuis 2020. Puis peu à peu, la discussion s’est imposée auprès des instances de l’université, en invitant les mécènes « fossiles » à débattre. Depuis, l’université libre d’Amsterdam a cessé ces partenariats encombrants ; malheureusement pour le public curieux, le scientifique n’a pas le temps de développer son exposé sur les financements alternatifs.

Ce financement de l’université est un sujet d’actualité en France. Le décret d’augmentation des frais d’études pour les étudiants extra-communautaires (comprenez les étudiants non ressortissants européens) est paru au journal officiel le 20 mai dernier. Les étudiants hors UE devront débourser entre 2 895 à 3 941 € (Licence ou Master), soit 15 à 16 fois plus qu’actuellement (environ 178 € et 254 €). Cette hausse rapportera entre 250 à 258 millions d’euros, 1 % du budget total de l’enseignement supérieur. Au détriment de la diversité des profils d’étudiants venus du monde entier. Le coût augmentant, ce seront les étudiants étrangers les mieux dotés qui auront accès aux études supérieures françaises. Les plus précaires devront cumuler job étudiants et crédit privé, amputant leur implication dans les études ; ils entreront dans la vie active avec une dette personnelle.

Affiche contre l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers / AMU © Victor Furtuna

Financement stagnant et étudiants

L’enseignement supérieur est en sous-financement chronique depuis 20 ans. Au regard de la dépense par étudiant (10 920 € en 2024 – Chiffre INSEE moyen), le budget de l’université est en baisse de 7,9 % par rapport à son niveau de 2007. Cela entraîne une démarche de réduction des coûts et la recherche de financements complémentaires, rappelle Corine Eyraud, sociologue qui travaille sur les transformations de l’université française. «  Le budget rapporté par étudiant par an est de 12 000 euros pour les étudiants à l’université, contre 18 000 € pour les grandes écoles. » Pour elle, l’augmentation des frais des étudiants étrangers est un prélude à une augmentation généralisée. Comme en Angleterre, où les frais d’inscription n’ont cessé d’augmenter, passant de 0 € à 9 000 € en quarante ans, avec des prêts garantis par l’État. L’endettement des étudiants a augmenté, avec de lourdes conséquences. « L’université doit chercher des ressources propres selon le vocabulaire ministériel, droit d’inscription, mécénat. »

Financements privés et déontologie

Et c’est là que des problèmes déontologiques peuvent se poser. Comment se prémunir des conflits d’intérêts, de l’influence de groupes privés donateurs lors des appels à projets ? Pour Étienne Bustarret, chercheur au CNRS, et membre du COMETS, le comité éthique du CNRS, la réponse est nuancée : « La recherche a toujours été financée en partie par le privé », et « cela ne représente que 0,1 % du budget alloué à la recherche ». C’est pourquoi le CNRS a rédigé des avis concernant des préconisations et les liens d’intérêts dans la recherche publique. Dans cet esprit, la fondation INSERM s’est dotée d’une charte éthique des donations et mécénats.

Pour les philanthropes, les contreparties sont multiples, défiscalisation du don à 66 %, publicité « vertueuse », jusqu’au greenwashing ou sciencewashing, mais aussi l’accès à un réseau scientifique, et au vivier d’étudiants pour leurs recrutements.

Les montants de financement sont souvent opaques, peu accessibles, répond le chercheur à une question sur la transparence des donations. En effet, il n’y a pas d’obligation réglementaire sur ce sujet. Les fondations universitaires peuvent invoquer le secret des affaires. Étienne Bustarret clôture la discussion, en citant les solutions qui rendent une autre recherche possible : les sciences ouvertes et participatives, déjà mises en place notamment par l’INRAE (l’Institut National de Recherche pour l’Agriculture et l’Alimentation et l’Environnement). Le projet SagiTerres, par exemple, une recherche participative pour la réintroduction du pastoralisme dans les paysages agricoles, en associant brebis et vignes dans l’Aude.

La conférence se terminant, des débats animés continuent à l’extérieur de l’enceinte. L’inquiétude gagne parmi les scientifiques, et ce depuis les manifestations Stand up for science post-élection Trump, que ce soit du côté de l’influence de groupes privés, ou bien de l’arrivée au pouvoir d’un exécutif autoritaire. Un projet de loi, à propos de l’inscription dans la constitution de la liberté académique sera peut-être mis à l’ordre du jour du parlement dans les prochaines semaines. À l’heure d’une canicule, nous rappelant la catastrophe climatique en cours, le financement de l’université par des entreprises peu enclines à la transition écologique est questionné.

Victor Furtuna, le 8 juin 2026


Sources  et pour aller plus loin :

Cartographie et compréhension des liens entre les industries d’énergies fossiles (IF) et l’enseignement supérieur et la recherche (EsR) français

Bustarret, Etienne : « Soutien privé à la recherche publique : l’éthique comme garde-fou ». Raison présente, janvier 2026

Eyraud, Corine : « L’université française : mort sur ordonnance ?: » Savoir/Agir N° 47 / 2019 : 119‑31
« L’Université française : après la LRU, les fusions, les PIA…, voici venu le temps des EPE ». Sciences de l’éducation. Revue Française de Socio-Économie 27 (2021): 5‑9

Atecopol Aix-Marseille

Office français de l’intégrité scientifique

 

 

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