Femmes entre chiennes et louves
52ᵉ lauréate du Prix du Livre Inter avec Les Habitantes, Pauline Peyrade ouvre un champ littéraire inédit, à la lisière du roman, à la croisée des espaces et des espèces vivant·e·s. Un texte déroutant parfois, envoûtant le plus souvent. Mix original de force et de fragilité, de douceur et de violence. Ancré dans l’époque et intemporel.
Deuxième roman, deuxième prix. Pauline Peyrade, décidément, démarre fort. En 2023, L’âge de détruire recevait le Goncourt du Premier Roman. Au printemps 2026, Les Habitantes ont été couronnées par un jury de lecteurs très éclectique, sous la présidence de Laurent Mauvignier, styliste distingué s’il en fut. Rien d’étonnant car le ton de la jeune écrivaine est tout à fait remarquable.
Alors, bien-sûr, il y a une intrigue, resserrée sur un été : la maison dans laquelle vit la narratrice – qui était celle de Moune, sa grand-mère – va être vendue. Ce qui signifie qu’elle va devoir quitter ce lieu qu’elle habite depuis longtemps, ce coin de nature sauvage qu’elle arpente avec sa chienne, Loyse, cet endroit où elle travaille aussi. Ce qu’elle refuse. Mais ce fil narratif est comme en suspension dans le courant du texte. De l’histoire familiale, douloureuse, on ne saura pas tout ; de même, certaines pistes ne seront que suggérées. Quant à la fin… Au lecteur de compléter, d’imaginer.
Car là n’est pas l’essentiel visiblement. Cet étrange récit fait la part belle aux descriptions, de lieux, d’ambiances, d’êtres non humains, tous terriblement vivants, tous personnages à part entière. Et on se délecte de certains très brefs chapitres, qui tels des haïkus saisissent l’instant : le vol d’une hirondelle au crépuscule, une tanche dans l’étang… Pauline Peyrade élargit avec brio la focale romanesque.
À souligner également le double « marrainage » sous lequel elle place son ouvrage. Celui de la romancière britannique Emily Brontë d’abord : la narratrice lui doit son prénom, et, comme elle, est viscéralement attachée à son lieu de vie et à sa chienne. Celui des Guérillères de Monique Wittig ensuite, dont elle semble partager l’engagement farouche à habiter le monde, plutôt qu’à en tirer profit. Ainsi le roman se déploie-t-il dans un univers où le masculin semble réduit aux initiales d’un père lointain, à un moustique qu’on écrase, à un héron mort ; tandis que les forces féminines s’unissent pour exploser en une sororité triomphante.
Fred Robert, le 5 août 2026
Les Habitantes
Pauline Peyrade
Les Éditions de Minuit, 18 euros
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