11 septembre 2026

Quand une clé fragilise l’agriculture paysanne en Paca

En juin 2026, la Région Paca a pris la décision dans un acte réglementaire (acte n° 26-0244) de revoir la clé de répartition de sa subvention envers les syndicats agricoles. Un changement qui révolte les syndicats minoritaires, pour qui cela constitue une atteinte flagrante au pluralisme, avec l’écologie comme dernière roue du carrosse.

Entretien avec Yannick Becker, porte-parole de la Confédération Paysanne et élu de la chambre d’agriculture des Alpes-de-Hautes-Provence.

Un peu de contexte

À l’origine, la Région Paca a mis en place en 2008 une aide de 200 000 euros, destinée aux syndicats d’exploitants agricoles, afin de soutenir l’agriculture et l’agroalimentaire. La collectivité rappelle dans le Cadre d’intervention de l’acte n° 26-0244 que ce sont des secteurs « essentiels dans le tissu économique régional, qui contribuent au développement économique régional et à l’attractivité de la région ».

Elle souligne aussi l’importance des organisations syndicales pour le territoire : « les syndicats d’exploitants agricoles concourent à la vie démocratique régionale et particulièrement dans sa dimension participative » ; « les syndicats d’exploitants agricoles représentatifs constituent des partenaires de l’institution régionale ». Des déclarations qui semblent en dissonance avec l’impact de cette délibération sur les structures minoritaires.

Rappelons qu’en Paca, les chambres d’agriculture de tous les départements sont détenues par une liste d’alliance entre la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et les Jeunes Agriculteurs (JA), même si les suffrages remportés par ces tenants de l’agriculture intensive ont baissé aux dernières élections, en 2025.

Une décision qui a suscité de vives réactions

Naturellement, les syndicats opposants sont révoltés et dénoncent une « atteinte au pluralisme ». La Confédération Paysanne a notamment déposé un recours contre cette mesure, déclarant, dans un communiqué de presse du 6 juillet, que cette dernière « affaiblit directement la voix de 26 % d’agriculteurs et d’agricultrices de la région qui ont exprimé leur soutien à la Confédération paysanne lors des élections professionnelles » et entraînerait une baisse de la subvention du syndicat de « 42 % ».

Dans son communiqué, l’organisation rappelle que « l’exécutif régional actuel a été élu en 2021 dans le cadre d’un front républicain, grâce au retrait de la liste de gauche. Il a donc la responsabilité de représenter l’ensemble des électeurs et des électrices, et non de porter un projet de société dicté par les tenants de l’agro-industrie ».

Pour avoir leur avis sur le changement de clé de répartition, nous avons contacté différents syndicats, dont la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA) qui n’a pas donné de réponses, et la Confédération Paysanne, qui nous a accordé une interview avec Yannick Becker, porte-parole et élu de la chambre d’agriculture des Alpes-de-Hautes-Provence.


On connaît l’importance des résultats des élections professionnelles pour la répartition de la subvention. Est-ce que vous rencontrez des difficultés à remplir votre rôle de syndicat ?

Alors sur l’importance des résultats et sa traduction en termes de gestion des chambres d’agriculture… C’est d’emblée déséquilibré, avec la prime majoritaire donnée au syndicat arrivé en tête. On se retrouve systématiquement minoritaires et sans voix aux chambres d’agriculture qui sont l’instance consulaire, donc l’oreille et la parole officielle : plus précisément l’oreille du préfet et la parole officielle du monde agricole.

Ce changement de mode de répartition décidé à la Région, en se basant uniquement sur le nombre de sièges, nous handicape encore plus fortement. C’est-à-dire que sur 200 000 euros, je crois que c’est 175 000 euros qui vont au syndicat majoritaire, et nous on n’a plus que 22 000 euros.

Comment cela est-il répercuté ?

Sur le terrain, dans les départements, nous, les paysans engagés syndicalement, sommes à 100 % bénévoles. Ça, c’est normal. Au niveau départemental, on ne demandait aucun remboursement de frais pour les déplacements, on n’avait aucune indemnité pour les jours passés. Mais à la Région, on pouvait quand même bénéficier, grâce à ce budget, de remboursements kilométriques. Il faut savoir que ce sont des réunions parfois éloignées, on y passe la journée, facilement dans les 200 kilomètres en voiture. Donc on s’assoit dessus, hein. Idem pour les indemnités : on en avait très peu, c’était juste des indemnités de représentation, pas pour le fonctionnement du syndicat. Ça aussi on l’a supprimé. Ce n’était pourtant pas énorme, 40 euros par jour. Et puis après, concrètement, la plus grosse partie de cet argent assure le salaire de notre animatrice coordinatrice.

Son rôle, c’est de coordonner les différentes structures départementales et les animateurs et animatrices des départements, de faire de la veille au niveau des décisions agricoles régionales, et puis de nous aider à construire des argumentaires, organiser les réunions, etc. Donc là, on est un peu coincés.

Est-ce que vous voyez des difficultés à soutenir les agriculteurs au quotidien ?

En fait, c’est plutôt les structures départementales qui sont en contact direct avec les paysans sur le terrain. À l’échelon régional, c’est un peu plus du long terme, c’est-à-dire qu’on va argumenter contre les grandes orientations, sur des financements ou des schémas régionaux, pour toutes sortes de choses : l’énergie, les surfaces agricoles, etc. Là, on a fait d’ailleurs un recours contre le schéma régional d’orientation des exploitations agricoles qui permet de répartir le foncier.

Donc notre action est un peu moins tangible sur les fermes. Il n’empêche que ça a quand même des effets ; parce que si on arrive à éviter l’artificialisation des sols par les panneaux photovoltaïques, ou si on peut réussir à répartir les terres plus correctement, c’est important, mais ce n’est pas forcément tout de suite visible par les paysans.

Les citoyens sont souvent bien loin de saisir tous ces enjeux, alors qu’ils concernent directement leur mode de vie et d’alimentation. Comment peut-on soutenir le monde paysan ?

La première chose à laquelle je m’emploie en général, c’est d’essayer de faire comprendre le fonctionnement de l’économie, qui vise à tout concentrer : les fermes, la distribution de l’alimentation… et puis en face mettre des affichages publicitaires qui font croire qu’il y a encore des paysans. La compréhension, c’est la clé.

Individuellement, nous soutenir n’est pas toujours facile, mais voilà la base quand on peut : s’assurer que ce sont bien des paysans qui ont produit ce qu’on mange, localement. Essayer de favoriser les circuits courts.

Mais voilà, c’est un peu comme l’histoire du colibri : ça ne va jamais suffire, il faut s’investir politiquement. Nous, par exemple, pour pallier cette décision, on s’est dit qu’on pouvait gagner en autonomie financière. On a encore un peu de marge, mais à l’automne on va essayer de lancer une participation citoyenne pour financer le syndicat. Ça peut être aussi un élément, mais j’ai bien conscience que toutes sortes d’associations qui sont dans le collimateur de la droite libérale sont en difficulté et qu’il y a des collectes dans tous les coins. Donc c’est compliqué.

De votre point de vue d’élu, quelle place occupe la question de l’écologie chez les syndicats ?

On va dire que pour la FNSEA, les JA et la Coordination Rurale, c’est « laissez-nous travailler », « simplification ». Pour eux, visiblement l’écologie est un frein, une barrière à dépasser pour pouvoir continuer à produire.

Il faut bien le voir avec le filtre de l’économie ultralibérale : la plupart des exploitants n’arrivent pas à obtenir de revenus suffisants, et plutôt que d’essayer de batailler sur des prix justes, contrer la « concurrence libre et non faussée » et sortir de la compétitivité à tout crin, ils disent : « Voilà, les freins c’est l’administration, c’est les normes ».

Notre credo, c’est que l’environnement et la biodiversité, c’est notre outil de travail principal, et que c’est important de le défendre. Cela peut être difficilement audible pour les agriculteurs, parce que ce qu’ils voient, c’est le temps de bureau : « Bah oui, il faut respecter tel truc ou tel truc… ».

Il ne faut pas le défendre n’importe comment : pour nous, les voitures électriques et le transfert du thermique vers l’électrique sans mesure, ce n’est pas de l’écologie, c’est du commerce et de l’ultralibéralisme. Par contre, il faut vraiment prendre en compte les équilibres du vivant. L’agriculture paysanne que l’on défend, c’est travailler avec le vivant ; d’où l’intérêt aussi de conserver de petites fermes. Elles ont tendance à s’agrandir quand même, mais on reste sur des surfaces à taille humaine, parce qu’on est encore en contact avec ce sur quoi on travaille. Lorsqu’on a 200 hectares, on ne connaît pas son sol, et on a d’énormes machines pour aller vite ; il faut des terres standard, des graines standard. Alors que quand on est sur 40 hectares, on peut beaucoup plus composer avec la diversité de la vie.

Est-ce que vous observez malgré tout une évolution du discours depuis cet été et les événements climatiques…?

On a participé aux cellules de crise qui ont été commandées par exemple dans le Var par les préfets, et je n’étais… pas étonné mais presque. En tout cas les autres syndicats ont le même slogan qui marche pour tout : ils ont ressorti le slogan « simplification, stockage de l’eau, laissez-nous travailler ». Apparemment, ils n’ont pas vraiment pris la mesure du changement nécessaire pour pouvoir non seulement atténuer le changement climatique, mais en plus continuer à pouvoir travailler. Ça aurait été bien de rappeler que même si on étendait le réseau d’irrigation du canal de Provence ou si on faisait des retenues d’eau, on n’arriverait jamais à 100 % de terres irrigables. En France on est à 6 ou 7 % ; en région PACA, on arrivera à 20 % je crois une fois qu’on aura fait les agrandissements. Donc il reste la majeure partie des terres qui sont au sec. C’est vraiment important de changer de braquet.

Visiblement il n’est pas simple de s’entendre sur ces sujets, est-ce qu’il y a tout de même un dialogue? Ou vous n’arrivez pas à trouver d’accord ?

Ici, jusqu’à maintenant, ça allait plutôt bien, on pouvait discuter même si souvent on était déçus par l’interprétation des choses. Mais là, j’ai l’impression que ça se tend un peu.

En fait, ça se tend parce que c’est dans le même élan que la volonté de la Région. L’élue référente, Bénédicte Martin, semble quand même très amie avec le président de la FRSEA. La manœuvre consiste apparemment à mettre tous les leviers d’action dans les mêmes mains, autrement dit dans la chambre d’agriculture régionale qui est maîtrisée par le syndicat majoritaire, et de ne pas du tout écouter quelque voix discordante que ce soit. Autant avant on était consultés, invités et parfois pris en compte, donc on pouvait avoir l’illusion de participer à la vie démocratique. Là on a vraiment le sentiment d’être mis de côté et disqualifiés.

Pensez-vous que, sous pression, la FRSEA pourrait prendre en considération les convictions des autres forces syndicales ?

Parfois, cela se traduit par une prise en compte de façade. Parfois, il y a de la récupération de principes ou de thèmes qui sont tordus. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, parce que moi je suis élu de la chambre 04, il y a eu au printemps un forum sur la diversification. Nous, ce pour quoi on milite, c’est la diversification sur les fermes pour être moins fragiles : sur une exploitation spécialisée, s’il y a un problème sur la culture principale, la ferme est en danger, alors que si on a plusieurs cultures, c’est déjà plus résilient. Et bien là, ce qui est sorti, c’était des poulaillers à 30 000 poules.

On peut utiliser le même terme, mais derrière ce n’est pas la même réalité.

Alors face à ça, comment est-ce que vous construisez votre stratégie par rapport à la majorité ? Êtes-vous davantage dans le compromis ou l’opposition ? Il faudrait un changement radical de notre modèle d’agriculture, c’est indéniable, mais il y a aussi le contexte actuel à prendre en compte, vous êtes pour l’instant un syndicat minoritaire. Comment est-ce que vous allez vous organiser pour dialoguer ?

On reste toujours, autant qu’on peut, sur les deux jambes : on travaille avec les institutions parce qu’on est reconnus en tant que syndicat représentatif, et avec nos collègues des autres syndicats. Heureusement, on a de gros désaccords sur les stratégies et les principes, mais ça reste des collègues et on peut discuter avec eux ; et puis leurs adhérents sont quand même souvent différents des représentants, donc il faut s’adresser à eux aussi. Par ailleurs on n’a de cesse de rappeler aux représentants de l’État qu’on existe et qu’on a eu raison depuis très longtemps, parce qu’on s’appuyait sur des constats scientifiques.

On a rappelé à la préfète du 04 lors du dernier rendez-vous – parce que ça fait 13 ans que je suis élu à la chambre – qu’au début quand on parlait du réchauffement climatique, ça ricanait dans la salle et qu’on ne nous croyait pas.

Voilà. Ce n’est pas pour s’envoyer des fleurs, mais nous on s’appuie sur des constats scientifiques et on les prend pour ce qu’ils sont. Or ça continue dans le déni : les autres les prennent quand ça les arrange, mais ils les dénoncent quand ça les dérange. La preuve en est la loi d’urgence qui met l’agence nationale de sécurité sanitaire… sous tutelle du ministre de l’Agriculture. C’est ce ministère qui va décider quels produits seront autorisés ou pas, sans forcément prendre en compte les résultats de l’Anses qui sont étayés.

Après, au niveau de la capacité de mobilisation, c’est compliqué parce qu’on est un peu épuisés, comme tout le monde. Et parfois, comme avec toutes les actions sociales des ces dernières années, on a beau se mobiliser, derrière le résultat est donné au plus fort et à ceux qui cassent le plus. On l’a vu dans l’agriculture. Si on fait des mobilisations pacifiques et tranquilles, on n’est pas écoutés.

Sans compter qu’en plus il y a un distinguo extrêmement important entre les manifestations par exemple de la Confédération paysanne, qui sont extrêmement réprimées, et le laisser-faire voire la haie d’honneur faite par les forces de l’ordre à la FNSEA et aux JA lorsqu’ils vont aux Champs-Élysées. Il y a une orientation politique claire qui vise à nous disqualifier voire à nous criminaliser.

Pour finir, avez-vous un message d’espoir pour l’ensemble des agriculteurs, des citoyens qui seraient inquiets de la situation ?

Ce n’est pas facile, mais on peut se baser sur la notion de masse critique. La masse critique, en physique, c’est par exemple lorsque vous accumulez de la matière radioactive : au bout d’un moment, elle change de nature. La masse critique en sociologie, ça a été théorisé : ce n’est pas la majorité, elle n’est pas indispensable pour que les orientations changent. Il y a besoin d’une prise de conscience d’une certaine partie de la population pour que, à un moment donné, ça bascule. La masse critique est entre 6 et 12 % de la population, je crois. D’où ce que je disais au début : c’est vraiment important de comprendre les mécanismes économiques et politiques qui nous amènent au bord du gouffre pour pouvoir les déjouer et comprendre comment on peut sortir de cette impasse.

Propos recueillis par Édouard Abonneau, le 31 août 2026

Tout est politique, y compris les choix du quotidien. Ici nous interrogeons les politiques publiques qui posent un cadre à nos existences, dans leur articulation à l’économie et à la législation.