27 juillet 2026

« On est très solidaires »

Pendant que les incendies font rage en Gironde, le feu ne s’est pas éteint dans le Var, où la solidarité s’organise. Comment anticiper, prévenir de telles catastrophes, démultipliées par le changement climatique ? Le point avec Romain Debray, maire d’Entrecasteaux.

Tout d’abord, merci de répondre à cette interview, j’imagine que vous devez être bien pris et que ce n’était pas forcément évident de faire de la place pour une journaliste.

Il y a un petit créneau là, entre deux alertes.

Où en est l’incendie ?

Apparemment, ça a encore repris entre les communes de Barjol et Châteauvert. Le mistral souffle beaucoup.

Votre village a été épargné jusque-là, mais le vent a tourné, c’est ça ?

Exactement. Pour l’instant, ce sont les gens de Correns et de Montfort qui viennent d’être évacués ; ils doivent se rendre à Brignoles, où ils sont accueillis dans une salle.

La Mairie d’Entrecasteaux avec le nuage approchant © XDR

Vous-même avez reçu des réfugiés à Entrecasteaux, comment cela s’organise-t-il ?

D’abord, on a une alerte de la Préfecture nous demandant d’activer notre Plan communal de sauvegarde. Un accueil téléphonique est mis en place, on accueille les personnes évacuées en mettant une salle à disposition, en mobilisant des bénévoles, des élus, et du personnel communal pour apporter des chaises, des matelas, de la nourriture, des boissons.

Ce PCS est établi à l’avance, en lien avec la sous-préfecture qui coordonne la sécurité dans le département, et avec les communes voisines. On a un groupe entre maires de la Provence verte. On est très solidaires.

C’est ce qui vous frappe, cette solidarité ?

Oui. On a fait des achats pour accueillir le premier soir des personnes qui venaient de Cotignac et de Montfort, et on a vu un élan de solidarité énorme. Beaucoup de dons, de denrées alimentaires qui sont arrivées d’autres communes, et que l’on renvoie vers d’autres villages quand on n’en a plus besoin. C’est incroyable. Alors, ce n’est pas surprenant, parce qu’on connaît nos habitants ! Mais là, on voit tout le monde, des gens qui proposent leurs maisons ou gîtes… Du coup, on a relogé entre 30 et 40 personnes sur Entrecasteaux. C’était vraiment magnifique comme réaction de part de la population.

Comment percevez-vous le moral ?

Ceux qui avaient dû quitter leur maison étaient un peu désemparés. J’ai eu la chance de pouvoir communiquer avec les maires des autres communes, donc j’ai pu les rassurer en disant que la situation était stabilisée, qu’ils ne pouvaient pas rentrer chez eux, mais que leur bien était en sécurité.

Au début, les gens sont terrifiés, parce qu’on reçoit des alertes très puissantes sur les téléphones portables, via le système FR-Alert. Toute la population dans un secteur est destinataire ; c’est très bien, ça prévient, mais c’est un peu anxiogène aussi.

Il faut donc aller leur parler, leur expliquer, pas simplement veiller aux besoins matériels. Apaiser y compris ceux qui ne sont pas en danger. Dans la journée de mardi, j’ai reçu une centaine de coups de téléphone, d’administrés qui nous demandaient s’il fallait évacuer.

Pouvez-vous me parler des effectifs de pompiers ?

Alors on a eu droit à énormément de soutien aérien grâce à l’intervention du préfet du Var, pendant les 2 ou 3 premiers jours. Quasiment la totalité de la flotte française de sécurité civile puisqu’on avait 5 Canadairs, 2 Dashs, pas mal d’hélicoptères. Et puis malheureusement est arrivé l’incendie de Bordeaux. Du coup on n’a plus de Canadairs. Par contre deux Dashs intervenaient encore hier soir, et des hélicoptères.

Au niveau des pompiers au sol, c’est le Service départemental d’intervention et de secours du Var qui agit, avec des renforts de pratiquement toute la France.

Après plusieurs jours, la fatigue doit s’accumuler lourdement.

Oui. Là aussi on a vu énormément de solidarité : des agriculteurs sont venus avec des citernes les aider, ainsi que les CCFF, les Comités communaux feux de forêt, des bénévoles qui les guident pour qu’ils puissent se repérer. Quand vous avez des pompiers arrivant de la Sarthe, ils ne connaissent pas les lieux.

Que se passe-t-il pour la faune sauvage ?

Généralement, les plus gros animaux comme les sangliers parviennent à se sauver. On dit qu’ils arrivent à « se lever de devant », c’est-à-dire qu’ils sentent le feu et fuient. Par contre, il y a énormément de petites espèces qui meurent, insectes, oiseaux. C’est une catastrophe.

Récemment avait eu lieu une présentation de l’Atlas de la biodiversité réalisé dans les communes de Pontevès et Cotignac. C’était magnifique. Malheureusement, tout est parti en fumée.

La forêt provençale en feu. Var, juillet 2026 © XDR

Comment est-ce que vous envisagez l’avenir sur le territoire avec ce réchauffement climatique qui devient de plus en plus instable et corsé ?

Il faudrait assurer l’accès des pompiers, avec les pistes de défense des forêts contre les incendies, les DFCI. À un moment, j’étais président du PIDAF, le plan intercommunal de débroussaillement et d’aménagement forestier ; nous avions énormément de problèmes quand on devait entretenir ces pistes. Pourtant il faut absolument le faire pour permettre de sauver des hectares et des hectares du feu.

Qui assure leur entretien ?

C’est la communauté d’agglomération de la Provence Verte. Et je pense qu’il va falloir trouver un juste milieu entre la protection des forêts contre les incendies et l’environnement. En fait, on va dans le même sens, mais on se retrouve avec des obligations, des interdictions qui font qu’on ne peut pas intervenir dessus à certaines périodes de l’année, par exemple au moment de la reproduction de certaines espèces. Malheureusement si les voies ne sont pas entretenues, le milieu naturel entier peut disparaître. Il faut pouvoir éviter un incendie qui brûle tout…

La création d’une piste nécessite beaucoup d’études, pour sauvegarder les espèces, donc cela prend deux ans. C’est très important de le faire. Mais quand le feu est là, l’urgence est telle qu’elle est ouverte en deux heures.

Vous préféreriez anticiper, cela s’entend. D’autant qu’il va falloir s’habituer à des feux complètement démesurés, qui risquent de se reproduire fréquemment. L’incendie qui vous frappe a fait naître un pyrocumulus très impressionnant, vous avez été témoin de ce phénomène ?

Je l’ai vu de loin. Les flammes montaient à 20 mètres de hauteur. Dans les conditions provoquées par la sécheresse, le feu crée son propre climat, son propre vent, et même s’il n’y a plus de mistral, l’intensité et la chaleur continuent à progresser. C’est absolument incroyable.

Les flammes au loin. Var, juillet 2026 © XDR

Évidemment, il y a des choses qui ne sont pas du tout à l’échelle d’un territoire municipal, mais comment pourrait-on faire, selon vous, pour éviter que la situation se dégrade comme ça ? Qu’est-ce que les citoyens pourraient demander aux pouvoirs publics ?

D’abord, agir au niveau de la déprise agricole. Re-cultiver des zones en friche, ça sert de pare-feux. Mais c’est compliqué, notamment avec la crise du vin actuelle. Il y a une surproduction. Les instances agricoles pensent à développer d’autres cultures. On parle du pistachier, du kiwi.

J’ai aussi entendu un responsable de la Chambre d’agriculture qui parlait de retenues collinaires. Quand la nappe phréatique est pleine, et que l’eau qui arrive est excédentaire, donc va se jeter dans la mer, si on pouvait en retenir un petit peu, cela créerait des réserves, et des zones humides.

De toute façon il va falloir s’adapter pour moins gaspiller d’eau, sinon ce sera dur pour les paysans, si les réserves diminuent drastiquement. Les zones humides sont aussi importantes pour la biodiversité, stocker du carbone… Où en sont les nappes phréatiques et les rivières vers chez vous ?

Alors, les rivières baissent, bien sûr. Là, on est en alerte sécheresse, déclenchée par le préfet il y a deux jours. Ça implique qu’on n’a plus le droit d’arroser dans la journée. L’évidence est de ne pas laver sa voiture, c’est normal.

Mais les niveaux de la nappe, chez nous, sont encore bons.

Une voiture aux abords de la forêt. Var, juillet 2026 © XDR

Il existe à Entrecasteaux un dispositif d’irrigation très ancien, voulez-vous en dire deux mots ?

On a effectivement des canaux d’irrigation, qui prennent l’eau dans la rivière [ la Bresque, ndlr ], et qui permettaient d’arroser des jardins, à l’époque, quand les gens faisaient pousser leurs légumes. Il y en avait une dizaine sur la commune, mais deux seulement sont encore en activité. Ils sont gérés par des associations syndicales autorisées, les ASA. Les autres ne sont plus entretenus faute de répondre à un besoin.

Vous pensez que ça pourrait être une bonne idée de les remettre en service, justement dans la lutte contre les incendies et puis peut-être contre la déprise agricole ?

Ce serait bien pour des cultures maraîchères qui demandent beaucoup d’eau. Pour le reste, non.
Parce qu’en fait déjà, on a beaucoup moins d’eau, il y a moins de pluviométrie ; il faut donc limiter ce qu’on prend à la rivière par rapport au volume qu’on lui laisse.
Et l’Agence de l’Eau qui contrôle les canaux n’est pas favorable à ce qu’on les remette en service.

La demande des agriculteurs, c’est plutôt de faire venir le Canal de Provence sur nos territoires, pour apporter cette ressource en eau qui commence à manquer. Mais cela représenterait des investissements très importants.

Pour en revenir aux incendies, quelles sont les priorités, selon vous ?

On travaille beaucoup sur la prévention. Je suis maire depuis 18 ans, je n’arrête pas de communiquer sur l’importance du débroussaillement* autour des maisons. C’est ce qui évite la propagation du feu aux habitations. À notre niveau vraiment local de maire, on se doit d’assurer la sécurité des citoyens. Moi, je serais même d’avis à obliger les propriétaires habitant en forêt ou à la campagne, qui ont un point d’eau, une piscine, de s’équiper d’une motopompe. Cela permet de prévenir la destruction en amont en arrosant les bâtiments, et peut éteindre les flammes lorsqu’elles sont là.

La meilleure défense, si la propriété a été débroussaillée correctement, conformément à la législation, est de rester chez soi, bien mouiller les volets, laisser passer le feu, puis ressortir et éteindre ce qui reste brûlant, une fois que l’incendie est passé. Une motopompe, c’est très facile, ça projette à 25 mètres. Bien sûr, il faut que les gens soient en bonne santé.

J’imagine que ça doit être difficile à expliquer à des personnes qui ont peur.

Exactement. Et puis aussi expliquer le débroussaillage aux nouveaux arrivants, qui sont là depuis quelques années et n’ont pas connu de gros feu, qui ne se rendent pas compte du danger. Donc on est obligés de faire beaucoup de pédagogie, avant d’arriver à la sanction.

Quelles sont les sanctions ?

Ça peut être une amende, et ensuite une astreinte par mètre carré.

Une géographe, Pauline Villain-Carlotti, spécialiste des feux de forêt et de la prévention, dit qu’en région méditerranéenne, on a favorisé depuis des décennies le mitage du territoire avec des villas isolées au milieu de la garrigue. Elle pense qu’il faut opérer un changement de mentalité et mettre vraiment l’accent sur la l’éducation à l’environnement, avoir une vraie culture du feu. Parce que là, de toute façon, on ne va pas pouvoir empêcher que les incendies reviennent.

Oui, exactement, et de plus en plus souvent, avec le réchauffement climatique. Cette culture est difficile, on la perd. Et malheureusement, on a vu ce que ça a donné dans certaines communes.

Nuage de fumée au dessus du village d’Entrecasteaux. Var, juillet 2026 © XDR

Nous n’en sommes bien sûr pas encore là, mais comment est-ce que vous envisagez l’après ?

En fait, c’est quelque chose qu’on avait déjà envisagé avant l’incendie : réaliser avec l’Office National des Forêts, cet hiver, une étude complète de la commune. Évaluer, pour chaque habitation, ce que devrait effectuer chaque habitant par rapport à la situation de sa propriété.

Puis organiser des réunions publiques, expliquer à la population comment un bon débroussaillement se fait. Cela ne veut pas dire déboiser complètement, mais éclaircir, nettoyer un niveau de végétation.

Ils vont probablement être très sollicités à l’ONF, avec en plus les baisses d’effectifs qu’ils subissent. Vous me disiez que vous êtes maire depuis 18 ans. Est-ce que vous aviez déjà été confronté à des incendies comme ça sur votre commune, ou même de moindre importance ?

Quand j’étais adjoint, en 2001 un gros feu était aussi arrivé de Cotignac ; il s’était arrêté au milieu de la commune. Mais depuis que je suis maire, non. On a eu de petits incendies. Jamais un gros comme ça.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 26 juillet 2026


* Qui Vive reviendra prochainement sur la question du débroussaillement, qui ne fait pas l’unanimité parmi les scientifiques. Cf cet article de la Coordination Libre Évolution à ce sujet : https://www.coordination-libre-evolution.fr/libre-evolution-et-incendies/

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