Arpenter les plis sauvages du monde
Voilà à quoi invite le troisième roman de Clara Arnaud, Et vous passerez comme des vents fous.
Et à se gorger de la beauté fulgurante d’une montagne qui remet l’humain à sa place, pas si importante que cela. Paru à la rentrée 2023, récompensé- à juste titre – par plusieurs prix, dont celui de l’écologie 2024, l’ouvrage a pour cadre le Couserans, une vallée très enclavée des Pyrénées. Une région très pentue, ensauvagée, que l’écrivaine connaît bien. Après de nombreuses années passées à sillonner le monde (et à en rapporter récits de voyage et fictions), elle a posé ses sacs dans ce coin perdu qu’elle arpente assidûment. Un territoire de troupeaux et de bergers. Un territoire d’ours aussi. C’est d’ailleurs la relation à l’ours qui est au cœur du roman. En témoigne la photo placée en exergue, celle d’un montreur d’ours. Au XIXe siècle, lorsque les vallées pyrénéennes étaient encore (sur)peuplées, un moyen de gagner sa vie était de capturer un ourson, de le dresser puis de partir sur les routes pour l’exhiber… et parfois faire fortune. Ainsi fit Jules, montreur d’ours dansant, qui connut la gloire en Amérique. Son histoire (réelle ? inventée ?) ouvre, scande et clôt le roman. Qui n’a pourtant rien d’historique. Rien non plus d’une bucolique chronique pastorale ou d’un héroïque récit de traque en montagne. Même s’il y a de l’action !
Le temps d’une saison d’estive (du printemps à l’automne), c’est un drame très contemporain qui se joue là-haut dans les montagnes. Car depuis que l’on y a réintroduit les ours, la tension monte dans le milieu des éleveurs. Nombreux sont ceux qui ne seraient pas fâchés de leur régler leur compte à coups de fusil, en particulier à une ourse impressionnante, la Negra, soupçonnée de semer la panique parmi les brebis, malgré la présence dissuasive des patous. Face à ces individus à la gâchette facile, le Centre national pour la biodiversité a fort à faire. Alma surtout, une jeune éthologue venue étudier le comportement des ours. Et essayer de montrer que, non, les ours ne « prélèvent » pas à tort et à travers, et qu’il est possible qu’ursidés et troupeaux se côtoient dans une relative sérénité. Gaspard, trentenaire comme Alma, s’est reconverti en berger. Un berger à l’ancienne, qui suit les préceptes enseignés par le vieux Jean et ne comprend pas toujours l’évolution mercantiliste du métier. Le roman suit principalement ces deux personnages. Et à travers leurs yeux, leurs sensations, leurs émotions, c’est un rapport particulier au vivant et à la nature qui émerge. Un accord intime (durement gagné) avec la montagne, un choix de vie sobre, une attention aiguë au moindre détail de ce monde que le dérèglement climatique impacte nettement, une capacité à se fondre (à se perdre ?) dans l’ « irréductible mystère » du sauvage. Tout cela porté par une intrigue tendue et une langue toute en sensualité lyrique.
Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre du livre est emprunté au poète arménien Hovhannès Chiraz. Clara Arnaud y offre une ode vibrante à la nature sauvage, qu’il s’agit de préserver. Sinon, nous aussi, nous passerons comme des vents fous.
Fred Robert
Septembre 2024
Clara Arnaud
Et vous passerez comme des vents fous
éditions Actes Sud
22,50 euros