À la croisée des genres
Avec son deuxième roman, Aliène, la jeune Phoebe Hadjimarkos Clarke fait une entrée remarquée, et remarquable, dans le monde des lettres. Un roman saisissant où le bizarre surgit là où on ne l’attend pas. Un texte d’une grande originalité, et d’une force peu commune.
Pourtant, au départ, rien que de très ordinaire. Une jeune femme est engagée comme « dogsitter » chez le père de son amie Mado, dans une bourgade rurale fictive, manière pour elle de gagner quelques sous et de se mettre au vert. Sauf que Fauvel -c’est son prénom, du moins celui qu’elle s’est choisi- n’est pas une jeune femme ordinaire. Touchée par une balle de LBD pendant une manifestation, elle a perdu un œil. Dès lors, ses sensations et son rapport au monde ont changé. Depuis toujours hantée par la peur, l’impression d’être traquée, encore plus depuis sa blessure, elle ressent avec une acuité extraordinaire la violence du monde, particulièrement lorsqu’elle a trop fumé, ce qui arrive souvent. Or, de violence, le monde rural en est plein. On est loin des tendres pousses et des petits oiseaux. Ici, ce serait plutôt chasse, sang, viscères et boue. Et puis, la chienne qu’elle doit garder n’a rien d’ordinaire non plus. Hannah est le clone d’une autre Hannah, qui trône empaillée sur la cheminée de la maison ; mais, autant la première Hannah était douce, autant celle-ci est agressive, fugueuse et peut-être coupable de mutilations sur du bétail ; ce sont du moins les bruits qui courent dans le village… Fauvel et Hannah, deux aliènes donc, deux créatures marginales, farouches. Entre lesquelles va s’établir un lien puissant. « Elle passe toute la nuit à rêver d’Hannah, elle est Hannah, elle aime ça, le sommeil est devenu un continent fantastique et confus où chaque nuit elle se plonge pour devenir une chienne extravaguant dans les forêts. » Et de cette étrange amitié viendra pour Fauvel une forme de libération.
Le récit emprunte à de nombreux genres. Roman social qui explore des questions contemporaines : le changement climatique, les problématiques des zones rurales, le rapport au sauvage, la chasse et la cause animale… Roman psychologique, qui offre une très fine analyse de l’enfer de la peur et de la détestation de soi. Roman érotique parfois. Mais aussi pseudo enquête policière et frissons proches du thriller. SF également, car on y croise des extraterrestres. Et surtout récit fantastique, que le brouillard, omniprésent, dans la nature comme dans les somnolences embrumées de Fauvel, amplifie.Autant de pistes, dont Phoebe Hadjimarkos Clarke ne donne pas toujours la clé. A chacun sa lecture. Et si on s’égare un peu, rien de grave.
Car c’est surtout à un voyage dans les mots que l’autrice convie. Une voix puissante parle ici, qui se joue des registres, mêle l’argot le plus trash aux termes rares et aux envolées poétiques, selon une ponctuation inédite. Une langue impressionnante de matérialité, un rendu aigu des perceptions physiques, des sensations. Bref, une plongée agréablement inquiétante dans un univers très particulier. Et très prometteur.
FRED ROBERT
Juin 2024
Aliène
Phoebe Hadjimarkos Clarke
éditions du sous-sol, 19,50 euros
L’autrice était invitée fin mai au festival Oh les beaux jours à Marseille. Elle a reçu en juin le Prix du Livre Inter 2024.