Histoires d’eau
Après le multi-primé Humus (désormais disponible en format poche), Aqua est le deuxième volume de la tétralogie à venir que Gaspard Kœnig consacre aux quatre éléments. Après la terre (et les lombrics), voici donc l’eau. Une ressource essentielle, évoquée au fil d’une fiction foisonnante, ultra documentée.
À 43 ans, Gaspard Kœnig est essayiste, philosophe ; il a été « plume » au sein du cabinet de Christine Lagarde, homme politique aussi, et compte déjà une vingtaine d’ouvrages à son actif. C’est pourtant le genre romanesque, tendance roman naturaliste à la Zola, qui semble aujourd’hui avoir ses faveurs. Un genre qui, sous couvert de fiction, permet d’aborder les enjeux sociaux et politiques les plus contemporains ; qui, en mettant en scène une galerie de personnages aux opinions et aux modes de vie divers, voire divergents, évite les visions binaires et les jugements hâtifs. Comment retrouver la part de légende, la sensualité de l’eau lorsque celle-ci est gérée par des technocrates hors-sol ? Que faire lorsque cette ressource vitale se raréfie ?
En quelque 440 pages, Kœnig pose ces questions, sans forcément apporter de réponses définitives, – et c’est très bien : au lecteur de s’interroger et de se forger une opinion. Alors, si on ne craint pas de plonger, de se laisser glisser dans le courant et d’en suivre les méandres, on prend grand plaisir à ce récit aux multiples facettes, qui mêle mythes, sciences, vie rurale, enjeux écologiques, agriculture intensive, politiques locale et nationale, histoires individuelles…
Il se déroule pour la majeure partie dans le bocage normand. Une région que l’auteur connaît bien puisqu’il s’est installé à la campagne depuis son grand virage écologiste des années 2020 [ NDLR : un virage relatif, puisqu’en adepte de la philosophie libérale, sa pensée reste compatible avec notion de progrès et capitalisme ]. Il y a d’ailleurs sans doute pas mal de lui dans le personnage de Martin Jobard (sic !), un des protagonistes principaux. Celui-ci, natif de Saint-Firmin et devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de revenir dans son fief natal afin de succéder à la mairie du village à son oncle, le vieux Jobard (re-sic !), un agriculteur à l’ancienne, peu regardant sur l’usage des polluants et les captations sauvages. Mais c’est sans compter avec Maria, une anthropologue spécialiste des communs, devenue tenancière de l’épicerie bio-locale-solidaire, qui brigue elle aussi cette fonction, afin de protéger la source traditionnelle du village. Las, lorsque l’eau vient à manquer, tout se complique. Mésaventures préfectorales, rivalités, haines recuites, relents racistes jaillissent. Heureusement, on relève aussi pas mal d’humour, des scènes et des dialogues cocasses, des personnages très incarnés, beaucoup d’autodérision de la part d’un auteur qui sait visiblement de quoi il retourne, et, étonnamment, quelques raisons de garder espoir.
Bref, un bon gros roman qui, comme ceux du XIXe, aide à penser notre époque et nos façons d’habiter le monde. Afin que, peut-être, nous soyons plus soucieux de nos biens communs et de leur partage équitable.
Fred Robert, le 9 avril 2026
Aqua
Gaspard Kœnig
Éditions de l’Observatoire, 23 euros
Et à (re)lire, Humus, coll. J’ai Lu
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