Le pastoralisme, entre contraintes et complications
Auprès de Laurent Ajello, éleveur de brebis en pays varois, Qui Vive s’est intéressé aux diverses problématiques auxquelles font face ceux qui exercent ce métier. Rencontre au coeur du Parc Naturel Régional de La Sainte-Baume.
Laurent Ajello a débuté son activité élevage en filière Biologique, en 2012, avec un cheptel de brebis corses et de Mourérous, race ovine des Alpes du Sud, sur les terres de l’exploitation agricole « La Grande Bastide », à Plan d’Aups. L’Andain, nom de sa ferme en location, héberge 350 bêtes, dont 120 brebis, destinées à la traite, 200 autres ovins pour la viande, dont des agneaux de lait, le reste étant des béliers, utilisés pour la reproduction.
Le quotidien chargé d’une exploitation ovine
Éleveur passionné, ce berger œuvre à la valorisation de cette race de brebis rustique. Son activité principale est la transformation fromagère, qui commence à la mi-octobre, au moment des premières mises-bas, et s’étend jusqu’au mois de juillet. Les journées de Laurent s’avèrent chargées, dès le petit matin à l’heure de la traite, jusqu’à 22 heures, où il « croule sous les paperasseries administratives ».
L’alimentation en foin du troupeau dit « laitier », gardé en bergerie, et du troupeau, dit « viande », déplacé sur les terrains situés dans le PNR Sainte-Baume et mis à disposition par l’Office National des Forêts, le Conseil départemental du Var et celui des Bouches-du-Rhône, constitue sa priorité absolue.
Problématiques récurrentes liées au déplacement du troupeau
Une convention avec le département du Var autorise Laurent Ajello à emmener ses troupeaux en pâturage sur le domaine de La Brasque à Plan d’Aups. Mais la collectivité n’a pas entrepris la rénovation de la bergerie historique du site, tombée en ruines.
Le troupeau s’est donc vu, un temps, contraint de quitter le territoire varois pour passer la nuit parqué sur le terrain de Roussargue à Auriol, commune voisine dans les Bouches-du-Rhône. Or les déplacements à une distance trop éloignée font quasiment perdre aux brebis, estime-t-il, leurs réserves alimentaires d’une journée de pâturage.
Un propriétaire de Plan D’Aups, membre du Conseil Administratif du PNR, lui a alors proposé son terrain pour l’installation d’un parc de nuit, ouvrant ainsi l’opportunité de pâturages dans les landes et sur les crêtes de la montagne Sainte-Baume.
La menace du loup
Son mode de pâturage expose le troupeau au danger du loup. Si Laurent Ajello reconnaît n’avoir jamais subi d’attaques du prédateur sur son exploitation, ses prédécesseurs en ont été victimes.
Néanmoins, ce dernier n’est pas particulièrement favorable au nouvel amendement, récemment voté par le gouvernement, autorisant les tirs de loups, « sous pression de la FNSEA et des grosses exploitations agricoles, lesquelles ont plus de poids auprès des politiques ». Cependant, la problématique reste entière et l’éleveur se montre ouvert à d’autres solutions plus pérennes et moins radicales, comme les tirs d’effarouchement, non létaux (une technique qui aurait fait ses preuves en Italie), et veiller à l’encadrement des troupeaux en itinérance, par des bergers, en début et en fin de cortège, accompagnés de chiens.
Une autre solution selon lui serait d’équiper les meutes de loups de colliers GPS, reliés à une application, laquelle déclencherait une alarme, afin de tracer leurs déplacements et ainsi mieux prévenir en cas de proximité d’un troupeau. Méthode déjà adoptée avec les ours dans Les Pyrénées espagnoles.
Laurent Ajello envisage aussi de faire appel aux bénévoles de l’association FERUS, pour la surveillance des troupeaux. [ NDLR : France Nature Environnement propose le même type d’aide avec le dispositif Alpatous ]
Installer des clôtures sur des parcours de 20 km/jour qui partent d’un point A à un point B dans des landes s’avère impossible, c’est le problème des systèmes herbacés ouverts. L’unique solution est de rentrer les moutons tous les soirs en bergerie ou dans des parcs de nuit, constitués d’une clôture fixe doublée d’un filet, ce qui coûte plusieurs milliers d’euros. Des pièges photos sont installés afin de filmer la présence des loups. « Avec ce système, la mise en place d’une surveillance nocturne par deux bergers se partageant la semaine de travail est indispensable. »
Éleveurs et bergers déploient énormément d’énergie et de moyens dans la surveillance des troupeaux. Le loup est une source de stress quotidienne pour eux, à l’idée de voir leurs bêtes égorgées. Le prédateur, doté d’une intelligence à toute épreuve, s’adapte facilement. Il s’attaque aux troupeaux quand cela est plus facile que la chasse de proies naturelles, d’où l’importance des moyens de protection.

Patous dans un enclos © Geneviève Chaud
Avantages et inconvénients des « Patous » et autres « chiens de berger »
Le prix d’achat d’un chien coûte en moyenne 800 euros, auxquels s’ajoutent les divers frais vétérinaires et alimentaires.
Le chien, Canis Lupus, est un descendant du loup… et il n’est pas une mince affaire d’éduquer un carnivore à la protection d’herbivores !
Patous, Bergers d’Anatolie, ou Borders prennent parfois plaisir à mordiller la queue des ovins, d’abord pour chasser l’ennui puis rapidement, par goût de croquer de la « chair fraîche ». Ainsi, plusieurs agneaux de l’éleveur ont été dévorés par des chiens de berger. L’imprégnation et l’éducation consistent donc à intégrer les Patous avec des moutons adultes, mais parfois, témoigne-t-il, si les ovins protègent leurs petits à coups de cornes, les chiens deviennent agressifs à leur tour.
Sans compter les fugues et divagations en pleine nature, les canidés pouvant parcourir des dizaines de kilomètres. Une corvée incessante, à laquelle s’ajoute celle de ramener les chiens au troupeau, puis les en écarter, lors des mises-bas, car ils se délectent du placenta, mais peuvent alors être contaminés par le ténia.
A contrario, les déjections des chiens dans les prairies peuvent devenir aussi une source de contamination pour les écosystèmes.
S’impose la nécessité de pucer les gardiens par GPS, de les stériliser, et de leur interdire de sauter les barrières de protection des troupeaux. Les éleveurs sont contraints de faire appel à des éducateurs canins spécialisés en Institut d’élevage, à des tarifs souvent élevés.
Conflits d’usage avec randonneurs et vététistes
Laurent Ajello explique que les chiens de protection sont dressés pour ne pas sauter les clôtures afin d’éviter les morsures envers les randonneurs. Cependant, déplore-t-il, certains promeneurs se montrent irrespectueux des panneaux de signalisation « merci de vous éloigner du troupeau », se mettant, eux-mêmes, en danger face à ses gardiens.
Des accidents entre Patous et chiens non tenus en laisse peuvent aussi survenir, avec des bagarres entre canidés parfois mortelles. « Il arrive que des randonneurs peureux mais peu scrupuleux caillassent les Patous, ou que des vététistes traversent les troupeaux, sans même tenir compte des panneaux de signalisation. » Les chiens de berger foncent alors après ces « intrus indisciplinés ». D’après Laurent Ajello, il y a une dizaine d’années ces problèmes supplémentaires n’existaient pas, en raison d’une circulation bien moindre dans les collines. « Le Parc Naturel Régional de la Sainte-Baume a aménagé des sentiers de randonnées, ce qui a entraîné une fréquentation plus importante des lieux. »
Les éleveurs sont aussi confrontés à la préservation du biotope, au regard de la réglementation en cours dans le PNR : ils perçoivent des subventions pour le nettoyage des chemins, dans le cadre de la défense des forêts contre les incendies (DFCI). Bien sûr, des zones sont interdites aux pâturages afin d’éviter un déséquilibre de la biodiversité.
Des indemnisations et subventions de l’État considérées comme insuffisantes
Le Ministère de l’Agriculture, de L’Agro-Alimentaire et de la Souveraineté Alimentaire spécifie que pour bénéficier des aides de l’État, une exploitation agricole doit avoir déjà subi, au moins, une attaque de prédateur et être classée « zone à risque loups ». La demande doit être envoyée à la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), chaque année, en janvier pour une réponse en juillet, si elle est acceptée.
D’autres aides lui semblent soumises à des critères tatillons. « Il arrive que l’État refuse de payer les subventions sous prétexte d’un cahier des charges non conforme et comptabilise au centime près sur le rendu d’une vente de fromage. Les caisses sont vides pour investir dans des cabanes de berger, nous sommes contraints alors de dormir à la belle étoile. Seulement 80 % de l’aide pour le financement du salaire d’un berger, employé par un éleveur, est pris en charge, et à la stricte condition que le berger soit en lien direct avec le troupeau, aucune subvention n’est versée pour un berger enrôlé pour la traite », regrette M. Ajello.
« Un éleveur perçoit un montant de 14 000 euros d’indemnité globale de l’État, à l’année, pour financer le salaire de son berger, l’entretien des chiens, auxquels s’ajoutent les frais vétérinaires, en cas d’accidents, et le matériel de protection des troupeaux », précise-t-il.

Manifestation paysanne du 25 décembre 2025 à Aubagne © Gaëlle Cloarec
Les lourdes exigences administratives de la politique agricole commune réglementée par l’Union Européenne
Après une journée de dur labeur auprès des troupeaux, des obligations administratives s’imposent comme celles de remplir un cahier de pâturage quotidien, avec registre du personnel mensuel, déclarer le nombre de bêtes, les lieux de pâturage, les fiches de paie, les cotisations à fournir… S’installer dans l’élevage relève d’un véritable parcours du combattant et décourage de plus en plus d’éventuelles personnes attirées par le métier.
Laurent Ajello insiste sur les revendications des éleveurs : « Nous voulons des démarches simplifiées, avec un forfait correspondant à un certain quota de bêtes, et de la main d’œuvre ». La réponse de l’État français, souligne-t-il, est de botter en touche : « C’est l’argent de l’Europe ! ». « Dans ce cas, on laisse les brebis en bâtiment, sans ne jamais pâturer en bio ? », rétorque l’éleveur de Plan d’Aups.
Valérie Marc, le 3 septembre 2026
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