30 avril 2026

« Les gens ne veulent plus de cette recherche-là »

One Voice est une association de défense des animaux. Le samedi 25 avril, ses membres tenaient un stand sur le Vieux-Port de Marseille, pour alerter les passants sur l’agrandissement d’un élevage de primates destinés à la recherche en laboratoire, dans les Bouches-du-Rhône.

Entretien avec Claire Dulière, salariée à One Voice, en charge de la campagne expérimentation animale.

Pour quoi êtes-vous aujourd’hui sur les quais du Vieux-Port ?

Hier, c’était la journée internationale des animaux de laboratoire.

Il faut savoir qu’à côté de Marseille, à Rousset, le CNRS a le projet de tripler son élevage de primates, pour envoyer plus de singes dans les laboratoires français, alors que les directives européennes vont dans le sens contraire. Nous voulons alerter la population car ce sont des êtres hautement cognitifs, sensibles, avec de l’empathie. Nous avons du mal à obtenir des informations sur les souffrances auxquelles ils sont exposés. Contre le CNRS et l’université d’Aix-Marseille, nous nous sommes battus pendant trois ans pour avoir les documents liés aux primates détenus dans les laboratoires. On a eu gain de cause en fin d’année, mais voilà, il a fallu lutter trois ans contre cette opacité, alors que ce sont des documents censés être publics, que n’importe quel citoyen ou citoyenne peut demander.

L’opinion publique se préoccupe de plus en plus du bien-être animal.

Oui, on s’aperçoit que quand on donne accès à ces informations aux gens, ils ne veulent plus de cette recherche-là, ils veulent une recherche qui soit tournée vers l’avenir, sans dépendance à la souffrance animale, plus pertinente pour l’humain.

Lundi, nos homologues australiens nous ont adressé des images inédites d’un lanceur d’alerte qui a compilé dix ans d’images dans les laboratoires britanniques, jusqu’en 2025. Elles montrent que derrière ces fameuses règles des trois R, derrière lesquelles ils se cachent pour prétendre du bien-être, il y a toujours autant de souffrances et de traumatismes pour les animaux.

[ NDLR : 3R pour « Remplacer, Réduire, Raffiner », principe autour duquel s’articule la réglementation européenne en matière de protection des animaux destinés à des fins scientifiques. Remplacer l’expérimentation animale par d’autres méthodes dès que cela est possible ; à défaut, réduire le nombre d’animaux utilisés et raffiner les procédures, c’est-à-dire optimiser les méthodologies employées pour diminuer la douleur animale. ]

 

Banderole de One Voice, le 25 avril 2026 à Marseille © Gaëlle Cloarec

Qu’en est-il de la France ?

Malheureusement la France est numéro 1 en Europe. On reste le pays le plus grand expérimentateur sur plein d’espèces différentes : plus de deux millions d’animaux ont subi des expérimentations. Dans notre bilan 2024, sur les primates, un chiffre colossal : 2897 expérimentations, ce qui est vraiment la honte. Pour les chiens, on en dénombre 3342.

Quand on en parle aux gens sur les quais, ils ont les larmes aux yeux. Ils se sentent vraiment trahis, parce que beaucoup ne savaient même pas qu’il y avait un tel site à Rousset, qui existe depuis 1978.

Ils sont sidérés d’apprendre qu’il y a encore énormément d’animaux qui souffrent dans les labos.

Vous savez à quoi servent les expériences qui sont menées dans ces laboratoires ?

Alors, à Rousset, le business est de vendre les singes aux laboratoires.

Donc, il peut y avoir des labos sur de la recherche fondamentale, d’autres vont les utiliser pour tester des médicaments, ou se soumettre à des réglementations européennes pour des substances chimiques.

D’où proviennent les animaux ?

Alors, ça va dépendre des espèces. Nous, à One Voice, on se bat depuis des années contre deux élevages de chiens de laboratoires, dans l’Allier et l’Yonne. Les primates, pour beaucoup, viennent de l’île Maurice, un peu d’Asie aussi.

Nous avons mené des enquêtes en 2023 sur les élevages de macaques à longue queue à Maurice et sur les sept sites qu’on a réussi à infiltrer, tous sont complètement dans l’illégalité sur de nombreuses pratiques. Ils ne sont pas censés capturer des animaux dans la nature, mais entretenir des colonies d’élevage ; dans la réalité, ils sont régulièrement prélevés dans la forêt ; il n’y a rien qui va. Ils sont maltraités, traumatisés, dans des conditions indignes. Certains meurent ou sont tués parce qu’ils sont malades de la tuberculose, d’autres se font arracher les doigts parce qu’ils s’accrochent aux cages. Ils savent ce qui va leur arriver, ils sont tellement intelligents. On a des images vraiment, vraiment choquantes.

On continue à se battre avec nos partenaires à Maurice, Action for primates, Progress Science Mauritius et Monkey Massacre, pour faire connaître la vérité. Parce que continuer à utiliser ces animaux dans les laboratoires entretient tout un trafic.

Ce qui est d’autant plus indigne, c’est que non seulement il y a de la souffrance animale, mais aussi de la souffrance sociale. À Maurice, une grande partie de la population est précaire. Travailler sur ces sites leur donne soi-disant accès à un métier, mais ce sont des métiers qui déshumanisent. On retrouve à peu près la même chose ici, dans les abattoirs. Donc il y a toute une chaîne de manquements aux valeurs éthiques, non seulement animales, mais humaines, à dénoncer.

Vous avez suivi ce dossier depuis 2023 ?

On essaye de suivre quand on peut, avec nos partenaires sur place et d’autres partenaires européens et internationaux. C’est comme cela que nous avions réussi à faire arrêter les transports de primates par Air France, avec un grand travail de collaboration, en suivant les avions et les compagnies aériennes. Mais c’est de plus en plus difficile, en raison des sous-traitances qui se multiplient, on a très peu de traçabilité, c’est un vrai travail de fourmi qui prend un peu plus de temps que les années précédentes.

Je reviens sur la campagne du jour, voulez-vous nous dire comment les citoyens peuvent se mobiliser pour vous aider ?

Bien sûr, il y a plein de moyens de nous aider. Déjà, signer la pétition, qui permet d’acter son opposition au projet parce qu’on n’a pas d’autres moyens démocratiques pour le montrer. Nous, on réalise des sondages d’opinion, mais apparemment, cela ne suffit pas à nos décideurs pour prendre en considération nos attentes. Le dernier montrait que 3 Français sur 4 veulent la fin de l’expérimentation animale.

On a suivi de près la concertation dédiée au projet de Rousset : 93 % des avis déposés sur la plateforme y étaient défavorables, avec des questionnements sur ses fondements éthiques.

Dans l’opinion publique, un grand virage s’opère, mais il n’est pas encore assez visible. Mon message est : partagez nos publications sur les réseaux sociaux, suivez-nous. Ce sont de petites choses, mais cela fonctionne ! Dernièrement, après notre campagne pour l’hippopotame Jumbo, enfermé depuis 30 ans dans un cirque, on a réussi à faire bouger le ministre Mathieu Lefèvre. La puissance des réseaux sociaux est vraiment sous-estimée, n’hésitez pas à impliquer les gens, à les taguer.

On est très présents sur Instagram comme sur plein de réseaux : les prochains événements y seront indiqués pour Rousset. Donc si certains veulent venir nous aider à tracter, on est toujours en recherche de référents locaux, que ce soit sur Marseille ou ailleurs en PACA. Il y a toujours besoin de prêter main forte sur les actions qu’on mène sur le terrain.

Faire des dons, devenir adhérent est aussi bienvenu, parce que malheureusement, le nerf de la guerre, ce sont les finances. Si l’on veut être pris en compte sur le terrain médiatique, politique, on a besoin d’être de plus en plus visibles.

Claire Dulière, chargée de campagne expérimentation animale à One Voice © Gaëlle Cloarec

À propos d’argent, qui finance le site de Rousset ?

Sur le site actuel, c’est le CNRS. La perspective d’agrandissement, de ce qu’on a compris pendant la concertation, répond à une demande de plein d’instituts différents, très gourmands en primates, comme l’Institut Pasteur, le CEA, l’INSERM. Le site de Rousset était le plus facile à agrandir pour ce projet de Centre national de primatologie.

La dépense est quand même de 30 millions d’euros d’argent public, via le dispositif France 2030. Comment se fait-il qu’un projet à ce point détourné de l’avenir reçoive des subventions, alors qu’en parallèle, France 2030 va financer des projets de recherche sur des méthodes d’expérimentation non animale ? Il y a une dissonance complète.

Ensuite, annuellement, le CNRS va mettre la main à la poche pour tout l’entretien, ce qui pourrait atteindre 80 millions d’euros au bout de 10 ans pour ce projet. Ce qu’on a soulevé pendant la concertation, c’est qu’ils laissent entrouverte la porte à de potentiels clients privés. Cela veut dire utiliser de l’argent public, surfer sur la souffrance animale, et en plus potentiellement aboutir à un usage lucratif pour ceux qui vont se manifester.

Dans ses documents sur le projet, le CNRS explique avoir conscience de devoir considérer les primates comme des êtres sensibles, mais revendique qu’il lui est toutefois indispensable de continuer les expériences animales pour la recherche biomédicale.

Ce projet est bancal du début à la fin. C’est un non-sens total pour la recherche, qui peut se passer d’expérimentation sur le corps animal, y compris pour la résilience de la France en termes de solutions médicales. Il y a plein d’autres possibilités bien plus éthiques, et bien plus pertinentes pour les humains.

Je vous le disais plus haut, les dernières statistiques montrent qu’en France, plus de 2 millions d’animaux ont été déclarés utilisés dans les laboratoires : on pourrait drastiquement réduire ce chiffre. Notre coalition Cruelty Free International liste 10 tests déjà connus et approuvés, qui pourraient réduire le nombre d’animaux de laboratoire par milliers. Commençons déjà par ça. Et ensuite, ce qu’il faut, c’est surtout financer le développement d’alternatives. Il y a quelques projets lancés en France, mais quand on voit les sommes allouées par rapport à des pays comme les Pays-Bas, on n’est même pas à un quart de leur budget.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 25 avril 2026


Pour aller plus loin :

Bilan de la concertation, rapport de Matthias Bourrissoux pour la Commission nationale du débat public, le 16 décembre 2025

Réponse du CNRS aux questions soulevées lors de la première phase de concertation sur le projet de Centre national de primatologie à Rousset, le 17 février 2026.

Comme son nom l’indique, cette rubrique porte sur ce qui se passe autour de nous. Car Qui Vive est un média local basé en Provence, mais il nous arrive de publier des informations à portée plus large. Ils ne figureront donc pas là !