Depuis plusieurs années, un programme de conservation piloté par le Conservatoire d’espaces naturels PACA a été mis en place dans les Bouches-du-Rhône pour sauver les populations de criquets de Crau. Des individus de cet insecte emblématique ont été au préalable capturés pour les élever en vue d’une réintroduction.

La rédaction de Qui Vive et celle du média Le Zéphyr, consacré à la protection du vivant, ont décidé de nouer un partenariat éditorial, en raison de nos centres d’intérêt et valeurs partagés. Régulièrement, vous retrouverez des contenus de l’un chez l’autre et vice-versa.

Ce premier article, rédigé par Philippe Lesaffre, a été initialement publié dans le numéro du Zéphyr consacré aux réintroductions animales, paru en mai 2025.



« Il reste du travail », lâche Camilla Crifò, en jetant un œil sur la steppe de la plaine de Crau. Au cœur des Coussouls, comme on dit dans cette contrée, la biologiste suit et étudie les criquets de Crau, insectes endémiques de la vaste étendue de galets et d’herbes sèches de ce territoire des Bouches-du-Rhône. Classé en danger critique d’extinction sur les Listes rouges nationales et régionales de l’UICN, l’orthoptère n’est pas très loin de disparaître du site de la réserve naturelle nationale des Coussouls de Crau, basée à quelques encablures de la cité d’Arles.
« Autrefois, cette petite bête y était bien présente sur l’ensemble du territoire. Mais il ne reste aujourd’hui que trois foyers de population », précise l’employée du Conservatoire d’espaces naturels Provence Alpes-Côte d’Azur (PACA), en charge depuis 2023 du projet LIFE SOS Criquet de Crau, programme de conservation de l’espèce lancé en 2021 (1).

Toutefois, quatre ans après, l’espoir gagne du terrain, même s’il est encore trop tôt pour crier victoire. « L’un des trois foyers est en croissance, mais il convient de laisser les individus se reproduire. On ne pourra dire que dans quelques années si nos actions mises en place ont vraiment porté leurs fruits. »

Un insecte très discret

C’est que l’animal, mesurant entre 3,5 et 4,5 cm, reste très discret. Même les spécialistes les plus aguerris ont du mal à l’apercevoir (et donc à estimer le nombre d’individus), tant il arrive à se camoufler au sol. Quand il se pose sur un caillou, par exemple, sa teinte rappelle la terre battue. Ce criquet, de surcroît, ne stridule pas, ou très peu.

Muni d’ailes atrophiées, Prionotropis rhodanica, espèce brachyptère, ne peut ni sauter ni s’envoler. « Résultat, dit-elle, au cours de leur vie, les criquets ne se déplacent que de quelques mètres. » Une absence de mobilité qui les pénalise, d’autant que « leur territoire de prédilection s’est progressivement réduit de 70 % depuis le 16e siècle ». Petit à petit, une grande partie de la steppe originelle – milieu unique en Europe – a été transformée en zones agricoles ou en sites industriels. « Si une grande partie des habitats naturels sont abîmés ou détruits, explique Camilla Crifò, les insectes ne peuvent se disperser en vue de recoloniser de nouveaux espaces plus loin. »
Afin de stopper l’hécatombe et de construire un site le plus accueillant possible, le CEN-PACA travaille avec la chambre d’agriculture du département des Bouches-du-Rhône, co-gestionnaire de la réserve. Un partenariat qui semble plutôt « atypique », admet-elle, mais somme toute logique : « Depuis l’époque romaine, il y a du pâturage sur la plaine de Crau, c’est une activité structurante de ce paysage. » Une trentaine d’éleveurs et leurs bergers y font pâturer leurs troupeaux régulièrement, en majorité entre mars et juin, ce qui maintient le milieu ouvert et assure le maintien de la flore locale. « La présence des bêtes, en soi, glisse Camilla Crifò, n’est pas une menace pour le criquet de Crau. Ils ont toujours cohabité. »

Des « circuits adaptés » pour le pâturage

Pour autant, le CEN propose « des adaptations des circuits de pâturage sur certains sites à l’intérieur de la réserve afin de préserver l’équilibre délicat qui existe entre les bêtes, la végétation, et la biodiversité présente sur ces sites au printemps », dit-elle. Les gardes-techniciens de la réserve installent également quelques enclos temporaires pour préserver la végétation et laisser les criquets trouver de quoi se nourrir et s’abriter. D’ailleurs, le CEN aborde la question de la cohabitation lors de ses interventions régulières au centre de formation de bergers du Merle à Salon-de-Provence, par exemple. « La transmission et la sensibilisation sont importantes. »

Le territoire sur lequel les bergers évoluent est riche en biodiversité. Des oiseaux insectivores coloniaux (qui vivent en colonies) survolent également la zone, curieux et affamés. « Ces dernières années, on a vu par exemple de nombreux hérons garde-bœufs suivre les ovins durant leur présence dans la réserve et s’établir sur la zone. Ces oiseaux peuvent représenter un réel danger pour les insectes orthoptères. » Il s’agit là de les surveiller et d’étudier leurs comportements, et ainsi de mieux agir sur l’habitat des orthoptères.

Durant des suivis scientifiques sur le terrain, les équipes du CEN tentent de les retrouver, ces arthropodes. Elles les numérotent dans l’optique de les reconnaître lors des passages suivants, avant de les relâcher, bien sûr. Autant d’informations qui alimentent une base de données, visant à mieux connaître l’état de la population de ces insectes-là.

Assurer la viabilité des populations

Depuis 2015, à partir de quelques individus sauvages capturés, un programme d’élevage a été initié par le Conservatoire et ses partenaires, entre autres le Parc animalier de La Barben, entre Salon-de-Provence et Aix-en-Provence, et le Muséum de La Citadelle de Besançon. Ces derniers possèdent un centre d’élevage pour les insectes, à l’intérieur duquel on les laisse se reproduire au cours de l’année. Entre la fin de l’été et début avril, les membres du Conservatoire récupèrent les oothèques, soit les coques contenant les œufs. « On les enterre dans leur milieu naturel à l’intérieur d’une volière, donc à l’abri des prédateurs insectivores où les oothèques restent en incubation pendant tout l’hiver, indique Camilla Crifò. Avant l’éclosion, on transfère les nouvelles pontes au sein des centres d’élevage de La Barben et de Besançon. Puis les insectes éclosent, se développent et finissent par se reproduire. Et rebelote : on cherche les oothèques et on les emmène dans l’une des volières de la réserve… »

But de l’opération : assurer la viabilité des différentes populations de criquets sauvages dans la plaine de Crau, via la réintroduction d’individus. « On souhaite fonder des nouvelles populations qui soient à terme connectées entre elles ainsi qu’aux foyers existants ». Grâce au projet LIFE, des volières dédiées à ce projet ont même été installées au sein de la réserve.

60 individus réintroduits

Officiellement, l’aventure de la réintroduction a démarré en juin 2024. Ce mois-là, 60 individus ont pu être relâchés dans des zones que Camilla ne dévoilera pas. La plupart des criquets proviennent de captures d’individus sauvages. Les autres sont issus d’oothèques écloses entre mars et avril 2024 dans la volière du Parc animalier de La Barben et dans la volière de Crau.

Trente oothèques pondues en captivité entre juin et juillet 2024 du côté des partenaires (à La Barben et à la Citadelle de Besançon) ont en outre été déposées dans le sol de la plaine de Crau. Camilla Crifò nous précise : « Après l’incubation qui a duré tout l’hiver, les criquets issus de ces oothèques ont vu le jour sur le site de réintroduction au début du printemps 2025. »

Quand on l’a rencontrée tout début 2025, elle ne savait pas encore si le programme LIFE, prévu à partir de 2021 pour quatre ans au départ, allait pouvoir être prolongé jusqu’à fin 2026. Quoi qu’il arrive, le Conservatoire, soutenu par divers acteurs publics ou encore par la Fondation du Patrimoine, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : « Le programme sera poursuivi afin d’atteindre l’objectif d’améliorer le statut de conservation du criquet de Crau, espèce endémique et emblématique de la réserve. » Elle a bon espoir de sauver cette petite bête. « On verra si ça fonctionne. En tout cas, on sait que c’est la démarche à suivre pour préserver l’espèce… »

Philippe Lesaffre, mai 2025

(1) financé au départ pour quatre ans à 60 % par l’Union européenne, mais aussi par le ministère des Armées, de la Transition écologique, par la région et le département.

Comme son nom l’indique, cette rubrique porte sur ce qui se passe autour de nous. Car Qui Vive est un média local basé en Provence, mais il nous arrive de publier des informations à portée plus large. Ils ne figureront donc pas là !