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Qui a entendu parler du remembrement ? Hormis les paysans concernés et quelques spécialistes, sans doute pas grand monde. C’est pourtant une guerre qui a été menée dans certaines régions françaises, contre les petites parcelles, les fermes modestes et les paysages ancestraux, faits de haies et de bocages, de chemins creux et de rivières à méandres. Une guerre menée au nom du progrès et de la productivité. Une guerre soutenue, et souvent gagnée, par les puissants : agro-industriels, vendeurs de pesticides et de machines agricoles, élus locaux et politiques, syndicats majoritaires… au détriment des plus modestes évidemment. À ce titre, l’album de Léraud et Van Hove porte bien son nom ; car des batailles contre les mesures de remembrement, il y en a eu, dans les champs de Bretagne, de Haute-Vienne et d’ailleurs, même si elles ont souvent été perdues, si on a préféré les oublier.

C’est à cet oubli qu’Inès Léraud a voulu remédier. Et aux « perdants du remembrement » qu’elle rend hommage en retraçant cette histoire. Celle d’une loi durcie durant le gouvernement de Vichy, tiens donc, contre laquelle les fermiers concernés n’avaient quasiment aucun recours, que les municipalités et les préfectures faisaient souvent appliquer par la force. C’est ainsi que, de l’immédiate après-guerre aux années 70, on a « adapté les paysages aux tracteurs », transformant irrémédiablement certaines régions, avec les conséquences que l’on sait : agriculture intensive, érosion des sols, sécheresses, chute de la biodiversité… Sans compter les dégâts humains, considérables.

Cette enquête est tout ce qu’il y a de plus sérieux. Celle qui se définit comme une « enquêtrice indépendante en zone rurale » l’a menée plusieurs années durant, selon sa méthode habituelle, qui consiste à « approcher le réel avec le plus de précision possible », c’est-à-dire à travailler sur le terrain, à interroger les habitants, les acteurs de l’époque. Étayée par de nombreux témoignages, extraits de presse et reportages, elle s’appuie également sur des textes théoriques (une bibliographie se trouve en fin d’ouvrage), ainsi que sur les recherches historiques du doctorant Léandre Mandard. Des annexes fournies complètent cet album documentaire remarquable, tant par la minutie du travail d’investigation que par la ligne claire du dessin.

Au moment où tout montre que les opposants au remembrement massif avaient la raison et le bon sens de leur côté, où l’on promeut à nouveau talus et haies, ce plaidoyer fervent pour le respect des paysages et des hommes vient à point nommé.

FRED ROBERT
17 mars 2025

Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement
Une enquête d’Inès Léraud, dessinée par Pierre Van Hove, mise en couleur par Mathilda.
Conseiller historique : Léandre Mandard
Éditions La Revue Dessinée Delcourt, 23,75 €

Sur cette jolie phrase se referme le dernier ouvrage d’Etienne Davodeau, Loire. Un album tout en finesse,en nostalgie,en poésie, qui se déploie comme le lit du grand fleuve et offre de magnifiques échappées visuelles. Une histoire où Loire devient un personnage comme les autres, plus que les autres peut-être. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’article a disparu devant son nom.

C’est à la librairie marseillaise Histoire de l’Œil que le bédéiste est venu présenter cet album paru en octobre dernier, et plus largement évoquer son travail. Un travail au long cours, puisqu’il compte désormais une bonne trentaine d’albums. S’il s’adonne volontiers au documentaire, Davodeau aime aussi à se frotter à la fiction. Loire est donc une fiction, avec un scénario et des personnages imaginés, ancrée pourtant dans des lieux réels (que l’auteur connaît bien, lui qui vit près de Nantes) et posant des questions actuelles, telles que celles dont on a débattu au parlement de Loire et que son camarade Camille de Toledo a mises en récit dans Le fleuve qui voulait écrire (Éditions Les liens qui libèrent, 2021). Au travers d’une histoire de retrouvailles amicales, c’est à une réflexion sur le statut juridique des êtres non humains, la préservation du vivant et la nécessité d’abandonner « un modèle qui n’est plus tenable aujourd’hui » qu’invite l’album. « Le plus non fiction de mes livres de fiction », concède Davodeau avec malice. Il ne peut pas faire autrement, l’engagement, il l’a dans le sang (voir Les Mauvaises Gens, aux éditions Delcourt). Pourtant, quand on lui demande s’il est militant, il réfute, rappelant qu’il n’est que « le mec qui raconte », que la BD est sa façon à lui de lutter. Pour un monde plus vivant, plus vivable.

Disert sans en faire trop, drôle et plein d’humanité, Etienne Davodeau a conquis le public nombreux qui était venu le rencontrer. Mais lorsqu’il affirme que « le dessin est malmené par la BD, car il est au service du récit », alors là, objection. Du texte, il y en a, c’est sûr ; mais que d’envoûtantes images aussi ! Un livre qui donne des envies d’escapade en bord de Loire…

FRED ROBERT
Mai 2024

Etienne Davodeau était invité à la librairie Histoire de l’Œil vendredi 3 mai.

Loire, son dernier album, est paru aux éditions Futuropolis.